Sélection livres : les vies qu’il faut avoir lues cette année

Il faut savoir regarder l’autre, fut-il un homme mondialement connu ou un être ordinaire. Toute vie, sans doute, mérite d’être racontée, pour éclairer la nôtre, offrir un avis sur l’état du monde, rendre compte d’une époque, témoigner. Les existences de cette sélection ne sont pas rocambolesques, mais elles disent un vécu dont la singularité saura assurément nous transporter, tout autant qu’une histoire enfermée dans un roman.

Ma chienne de vie, de James Thurber

Ma chienne de vie de James Thurber - Dessin © James Thurber
Ma chienne de vie de James Thurber – Dessin © James Thurber

 

« Je suppose que l’événement marquant de ma jeunesse (…) est la fameuse nuit où le lit s’effondra sur mon père. » L’écrivain et journaliste américain James Thurber est décédé en 1961. Mais c’est dès les années 1930 qu’il écrivit cette autobiographie parue dans les pages du New Yorker, dont il fut l’une des plumes singulières. Un récit personnel et drôle qui se limite à sa jeunesse, de l’enfance aux années universitaires, et qui reste à la hauteur de quelques souvenirs dont les événements sont pour le moins improbables et loufoques. On rit et on s’attache à cette famille qui était la sienne, imprévisible, composée de parents, de frères, d’un grand-père et d’un chien, dont on ne saurait mesurer la folie douce. Tous ont leurs phobies, leurs crises. La faute peut-être, à Columbus, cette ville située dans l’Ohio où « tout est susceptible d’arriver » et où la tribu farfelue est installée. Petites péripéties nocturnes, histoires du chien Muggs qui mord le voisinage, d’une voiture qui n’avance pas, d’une digue qui cède : des aventures qu’il faudra savourer tant les pages se tournent vite. On aura beau ne pas connaître l’homme (auteur par ailleurs de La Vie secrète de Walter Mitty), il faut assurément lire son autobiographie parsemée en plus, de 30 illustrations. Car il était aussi dessinateur. Les éditions Wombat ont d’ailleurs réédité La dernière fleur, une parabole en images traduite par Albert Camus et que Thurber avait destinée à sa fille en 1939 comme un espoir face aux destructions de la Seconde Guerre mondiale.

Wombat, traduction Jeanne Guyon, 2018, 160 p., 15€

 

Jours barbares, de William Finnegan

Jours barbares de William Finnegan - Couverture (détail) Virginie Perrollaz © Grytz/Getty Images
Jours barbares de William Finnegan – Couverture (détail) Virginie Perrollaz © Grytz/Getty Images

 

William Finnegan est écrivain et journaliste, et un surfeur passionné. Jours barbares est son autobiographie, un récit qui raconte la profondeur d’une passion, sa raison d’être, et la manière dont elle a influencé la construction d’une vie. Ayant vécu une partie de sa jeunesse à Hawaï, William Finnegan raconte avec une écriture sensible et précise comment il a appris à « danser sur l’eau », à appréhender les mers, à reconnaître les lieux où cassent les plus belles vagues. Pourquoi lire ce livre si l’on a jamais surfé de sa vie ? Qu’est-ce qu’on pourra bien y comprendre ? Bien plus que vous ne pourrez le croire. L’adolescence, la vie d’adulte, le voyage, la force des sensations, de la nature, la famille, autant de sujets qui traversent une histoire réelle qui ne manque pas de s’intéresser aux époques et aux lieux qui l’accueillent, de 1966 à 2015, des Etats-Unis à l’Afrique du Sud, du Portugal à l’Ethiopie. Une vie à chasser les vagues aux côtés de compagnons tout aussi passionnés. Vous ne regarderez plus mers et océans sans le souvenir des phrases de Finnegan qui insistent sur les idéaux, la philosophie, les valeurs du surf comme un « jardin secret » qui cultiverait les mystères de l’existence.

Points (poche), traduction Frank Reichert, 2018, 600 p., 8,90€

 

L’histoire de Chicago May, de Nuela O’Faolain

L'histoire de Chicago May, de Nuala O'Faolain - à droite, Chicago May
L’histoire de Chicago May, de Nuala O’Faolain – à droite, Chicago May

 

« Si je suivais May, je serais là où je devais être – là où se trouvait la question sans réponse de ma propre vie. » c’est une biographie personnelle que livrait en 2005 la journaliste Nuela O’Faolain. A l’occasion des dix ans de sa mort, voici cette vie d’une autre également rééditée. Mais il y a assurement de Nuela ici, partie sur les traces de cette jeune fille qui se baptisa « Chicago May », irlandaise enfuie de son Irlande natale pour finalement devenir célèbre criminelle en Amérique. Le récit est passionnant, autant parce qu’il nous conte les périples, les amours, les larcins puis crimes de May que parce qu’il évoque les conditions de nombre de femmes, pauvres, prostituées et prisonnières au début du XXe siècle. Dans un style précis, fluide et ému, Nuela O’Faolain développe une histoire en imposant sa présence, son regard. Elle nous accompagne dans cette quête qui a été la sienne : connaître Chicago May, qui resta la plus discrète possible, et dont il ne reste rien qu’une autobiographie aux couleurs fantasmées. Il faut imaginer la criminelle, apprécier le mystère, la traquer peut-être, encore. Non pas pour l’enfermer mais pour la libérer. 

Sabine Wespieser Editeur (poche), traduction Vitalie Lemerre, 2018, 448 p., 13€

 

Ângelo, de Gilles Ortlieb

Ângelo, de Gilles Ortlieb
Ângelo, de Gilles Ortlieb

 

Avec une écriture poétique et imagée, l’écrivain Gilles Ortlieb provoque, dans un récit à la première personne, la rencontre avec Ângelo de Lima. Poète presque inconnu néanmois remarqué par Fernando Pessoa, considéré comme un fou littéraire, sa vie s’est éteinte dans un hôpital psychatrique de Lisbonne en 1921. L’auteur part à la recherche des détails qui ont fait les années d’existence de cet homme convoquant poèmes et lettres, allant jusqu’au Mozambique. Il tente d’appréhender l’esprit d’un être qui aimait dessiné et peindre et qui était conscient de sa différence et de son caractère révolté. Enfermé pour « trouble à l’ordre public » et « offense à la morale »… Ângelo est un voyage personnel dont nous apercevons les décors, celui d’un Gilles Ortlieb curieux, qui questionne le regard à offrir à l’âme d’un poète affranchi, injustement malmené, dont on aime croire qu’elle a trouvé cette paix : « Ma Pensée tout d’un coup s’arrête…/ – Comme si, ralentissant soudain / dans la Course Folle… qui l’emporte… / – Elle aspirait… à un peu de Paix… d’Oubli ».

Finitude, 2018, 144 p., 15€

 

Fils de gonzo, de Juan F. Thompson

Fils de gonzo de Juan F. Thompson
Fils de gonzo de Juan F. Thompson – Photos © Collection Juan F. Thompson

 

« Ceci est un mémoire, pas une biographie », annonce d’emblée Juan F. Thompson, fils unique de l’écrivain Hunther S. Thompson, dont il dresse subjectivement le portrait. C’est une figure paternelle singulière qui nous est présentée dans ces pages qui font place à de nombreuses photographies. Hunther avait avant tout la vocation de l’écriture. Auteur de Las Vegas parano, de Dernier tango à Las Vegas, il pensa le reportage sur le mode gonzo, un genre dont il a défini les bases. Il fut aussi un fin observateur de la politique américaine, de la contre-culture ou des effets de la drogue. Il sut moins bien être un père. Juan plante le décor de son enfance, témoigne d’un père absent ou d’une présence exigeante, qui fit souffrir sa mère, Sandy, tout en sachant néanmoins aimer, à sa manière. Et nous entraîne ensuite au plus près des différentes étapes de sa vie, ses études, son mariage, la naissance de son fils, avec toujours, au coeur des souvenirs, ce père qui finira par se suicider en 2005. Fils de gonzo est un document sincère d’un intérêt certain qui dit autre chose de cet auteur talentueux et fou, sans manquer de dessiner les contours d’une résilience, d’un apaisement, d’une affection dont il faudra s’inspirer pour considérer nos filiations personnelles.

Editions Globe, traduction Nicolas Richard, 2017, 320 p., 22€