Comment survivre au tant redouté Blue Monday ?

Qui dit nouvelle année dit déprime, c’est un fait scientifique. Parmi ces vagues de spleen perdure la dépression du lundi matin : le Blue Monday. Mais ce mal est-il si intense dans la capitale ? Et quels sont les remèdes des Parisiens pour le combattre ? Témoignages.

 

« La dépression, c’est vendeur »

Blue Monday : c’est cette appellation très New Order qui est sortie de la bouche du chercheur britannique Cliff Arnall afin de désigner le « jour le plus déprimant de l’année« . Selon son étude de 2005, le troisième lundi du mois de janvier serait ce « Lundi blues ». Une dépression que l’on doit à quelques éléments – le froid, les petites économies, la lassitude post-fêtes, les projets en attente. Surprise : il s’est avéré que le « Blue Monday » n’était en vérité qu’un slogan, mis en place dans le cadre d’une campagne publicitaire pour la chaîne Sky Travel. Cette journée mondiale de la dépression ne serait-elle pour autant que du vent ? Pas vraiment…

Pour Pascal-Henri Keller, professeur de psychologie clinique à l’université de Poitiers et auteur d’une Lettre ouverte au déprimé, le Blue Monday est avant tout « une façon de dire la souffrance dépressive dans le langage courant ». Certes, c’est une douleur qui ne date pas d’hier. « Elle accompagne les humains depuis toujours, puisque l’attitude physique du déprimé, la tête dans les mains, nous renvoie aux représentations de l’Antiquité » précise le spécialiste, pour qui ce lundi bleu est une accroche bien plus anecdotique que scientifique.

 

 

Cependant, difficile de nier ce sentiment qui nous envahit en ce mois de janvier. Les bonnes résolutions s’avèrent déjà illusoires, l’angoisse de la nouvelle année est palpable, le bilan de la précédente met notre moral en berne, l’hiver accable un corps déjà épuisé et l’on ne pense qu’à chiller devant Netflix. Sky Travel l’a bien compris en s’en servant comme promo. « Dans une époque cynique, on se dit que la souffrance dépressive, c’est vendeur. Ce genre de formules profite aux intérêts de l’industrie pharmaceutique, qui ramasse des milliards en fournissant des antidépresseurs : 3.5 % des Français en consomment » fustige le professeur.

 

« L’été me déprime plus que l’hiver »

Photo Flickr (Grégory Lejeune) – « La Mélancolie » (détail), Domenico Fetti, vers 1618-1623. Galerie du temps, Louvre Lens.

 

Mais Mélodie, elle, comprend pourquoi ce « Blue Monday » perdure dans les esprits malgré la révélation du pot aux roses. Cette photographe de 26 ans aime transfigurer son spleen en clichés. Et à l’écouter, elle non plus ne voit pas d’un bon œil les prémices de l’année. « C’est une période où l’on a tendance à se concentrer sur le négatif, éprouver des regrets ou de la nostalgie, ou au contraire repenser à des événements qui ne sont pas très joyeux… Sans oublier toute cette fatigue accumulée l’année précédente » détaille-t-elle. Le Blue Monday n’est peut-être pas la journée la plus maussade parmi les centaines d’autres qui suivront, mais elle concentre déjà cette sensation de désespoir qui nous assaille à la fin d’une (trop) longue journée de métro-boulot-dodo : « cette impression d’être au bout du rouleau, d’avoir trop pris sur soi« . Loin d’être bleu, ce lundi-là nous fait sombrer dans la grisaille.

« L’hiver, la pluie me donnent la migraine, je me trouve plus grosse et plus moche. Il fait froid, donc j’ai la flemme de sortir et de voir mes amis » complète à l’unisson Ariane, étudiante de 23 ans à Sciences Po. Pour cette habituée des rangs universitaires, le Blue Monday n’est pas simplement un instant de feel bad psychologique, c’est aussi un mood physique contraignant. Loin des balades estivales et de la douceur printanière, l’heure est à l’hibernation en ces balbutiements annuels. Mais peut-être ne tient-il qu’à nous de contester cette réalité ?

 

 

Mélodie le pense. Elle prétend d’ailleurs que l’été serait plus triste que l’hiver. La preuve ? En juillet, les shootings paradisiaques envahissent Instagram. Selfies heureux et panoramas idylliques défilent sur l’écran de notre smartphone. Les vies des autres semblent plus ensoleillées que la nôtre. Au contraire, l’hiver banalise ce spleen que tout le monde semble éprouver. La frustration est moindre, la culpabilité aussi. « Si je ne sors pas l’été, j’ai l’impression que je ne suis pas normale, que je loupe des choses, alors que tout le monde semble partir en voyage. Dans ce genre de situation, tu te sens  en marge de la société, isolée et seule. Ça peut-être difficile mentalement, bien plus qu’en hiver » explique-t-elle. Pas de secret, la première solution au Blue Monday serait avant tout de le relativiser.

 

« Redonner de la valeur à la motivation »

une personne déprimée pendant le Blue Monday

 

D’ailleurs, si l’on médite deux secondes, les fins de semaines ont plus de raisons d’entamer notre entrain que leur commencement. « Le week-end, je ressens toujours cette peur de ne rien faire, d’être seule, de culpabiliser si je ne prévois pas des choses à faire. Les réseaux sociaux amplifient ça : tu sais ce que tout le monde fait et toi tu es dans ton lit ou dans ton canapé, incapable de sortir, tu te retrouves accablée par ce côté “ma vie est nulle”. Alors que le lundi est comme un renouveau : on repart pour une nouvelle semaine, ça va aller ! » poursuit la photographe pensive. Instigatrice de la chaîne YouTube La Psy Qui Parle, Audrey Ginisty soutient d’ailleurs cette idée d’un blues du dimanche provoqué par « l’approche de la fin du week end et le manque d’entrain, le stress ou une certaine tristesse à l’idée de repartir sur une nouvelle semaine de travail ».  La psychologue et vidéaste voit là l’effet d’un changement de rythme, mais aussi « de l’anxiété : dès le dimanche matin on anticipe la journée du lundi, ce qui nous empêche de vivre pleinement le moment présent et donc de profiter du dimanche« .

A bien y réfléchir, tout est une question de subjectivité. Comme l’explique encore Pascal Henri Keller, bien avant d’être un mal du siècle ou l’éventuel sujet d’une journée mondiale, la dépression est avant tout « le fruit d’une histoire individuelle ».  Qu’il soit bleu ou gris, Ariane suggère quant à elle quelques pratiques du quotidien pour affronter ce satané lundi. Comme « se regarder une série, se blottir dans sa couette, faire des câlins à son chat et se faire un chocolat chaud aux chamallow« . Pour cette mélancolique heureuse, ce blues-là n’est au fond que passager. Et la procrastination à laquelle il semble nous condamner « peut être finalement nécessaire pour redonner de la valeur à la motivation, à l’optimisme et au bonheur » théorise l’étudiante parisienne. Le blues aurait-il ses bienfaits ?

 

Week-ends à 2h de Paris : Baie de Somme © M@tth1eu/Flickr
Coucher de soleil sur Saint-Valéry-sur-Somme © M@tth1eu/Flickr

 

Et si le Blue Monday était à la fois un problème… et une solution ? Y survivre, c’est avant tout l’accepter. C’est ce que suggère l’auteur de Lettre ouverte au déprimé. « Le Blue Monday peut être l’occasion pour tous ceux qui sont en situation d’état dépressif d’échanger, en abordant par exemple le thème de la souffrance au travail. Plus qu’un constat pathologique, ce type d’expressions est un prétexte pour parler de ce qui nous fait souffrir dans l’existence. Alors qu’il semble facile de dire à quelqu’un de prendre des antidépresseurs plutôt que de la pousser à discuter, c’est finalement une chose plutôt positive » conclut le professeur en psychologie. Car au fond, quand tout le monde se sent seul, personne ne l’est vraiment…