Comment survivre dans une chambre de bonne ?

Depuis le temps, l’expression est passée dans le langage courant. Mais bien que galvaudée, la fameuse « chambre de bonne » représente encore – et hélas – une réalité bien tangible sur la capitale. Témoignages de ceux et celles qui y ont (sur)vécu.

 

« Les murs étaient des chips »

Cage d'escalier d'un immeuble parisien, chambre de bonne
« Parisian Staircase » par Sarah Cleveland (Licence Creative Commons)

 

La chambre de bonne, kézako ? C’est simple, il s’agit d’un logement de neuf mètres carrés en moyenne où cuisine, salon et chambre à coucher constituent souvent la même pièce. Avec toilettes sur le palier. La quintessence de la dure vie de locataire parisien en somme, habitant un espace trop petit à un prix trop élevé – 500 euros en moyenne. Mathilde se rappelle de ces deux ans nichés dans un 10 mètres carrés planqués quelque part dans le septième arrondissement. Au septième étage d’un immeuble dont l’ascenseur ne marchait pas – forcément. « Le toit en pente, des toilettes sur le palier, la place pour une commode, mon lit, un robinet » se souvient-elle. Puis le détail qui tue : « les murs étaient des chips ! ». Impossible d’échapper aux bruits du voisin. Et inversement. « C’était si mal isolé qu’il entendait tout ce que je faisais, c’était très envahissant. Cela a pu être la cause mon départ ».

Mais difficile de partir lorsqu’il a fallu six mois pour dénicher cette chambre. Là réside la dure loi des logements parisiens : bien qu’ils soient rudimentaires ou abusifs, qui y est, y reste. Souvent, on résiste en y décollant une demi-journée par-ci, une journée pour là, histoire de prendre un peu l’air. « J’y allais surtout pour dormir » affirme Mathilde. Puis il y a les petits bémols en plus. « Les toilettes étaient sur le palier, à l’autre bout du couloir. Je traversais tout le couloir en chaussons et pyjama en pleine nuit en espérant ne croiser personne ! » se remémore Florine. Elle a vécu trois ans dans une chambre de bonne d’un bel immeuble haussmannien du 14e arrondissement, avenue du Maine, sixième étage sans ascenseur. 12m2 avec la douche à côté des plaques de cuisine, « et une chambre qui était aussi mon salon, ma salle à manger et mon dressing » s’amuse-t-elle aujourd’hui. Se préparer à manger tout en prenant sa douche, c’est un peu cela, la magie de Paname.

 

« C’est comme un Tetris »

Immeuble parisien, chambre de bonne
« Parisian flats » par Rhea O’Connor Suivre (Licence Creative Commons)

 

Mais rassurez-vous : il est tout à fait possible de survivre dans une chambre de bonne. Voyez cela comme un challenge. Ou un jeu vidéo. « C’est comme un Tetris ! » ironise Camille, grande habituée des petits apparts et des chambres universitaires. La vingtenaire réside dans un 14 mètres carrés du dixième arrondissement, composé d’une seule pièce principale (« qui fait office de chambre/salon/cuisine/bureau« ), et d’une petite salle de bain personnelle.  « Le pire, c’est de ne pas pouvoir déambuler d’une pièce à l’autre, de ne pas pouvoir changer de point de vue. Par moments j’étouffe un peu » confesse-t-elle. Pour contrer le blues, Camille retrousse ses manches et se la joue Marie Kondo – l’essayiste japonaise spécialiste du rangement. « J’ai passé deux jours à tout organiser, à réfléchir aux différentes options de rangement qui étaient les plus ergonomiques, être astucieuse dans ma manière de l’occuper ». Résultat ? Elle est parvenue à modeler cette chambre de bonne avec un peu d’huile de coude, quelques photographies et posters posés sur les murs, quelques meubles récupérés. La petitesse de l’espace lui « donne envie d’en prendre soin ». Elle l’appelle « [sa] tiny house ».

« J’ai posé un beau et grand miroir au-dessus de la cheminée (oui, j’avais une cheminée dans un 10 mètres carrés !), empilé des boîtes partout, j’ai du redoubler d’inventivité, trouver mille et une façons de ranger les vêtements, déposer les affaires que je ne pouvais pas conserver chez mes parents » narre de son côté Mathilde. On finit par s’adapter à la chambre de bonne : c’est un animal un peu sauvage qu’il faut apprivoiser. Faute de trouver mieux, on s’en contente, quitte à friser le déni de réalité. « Je me suis vraiment habituée en fait, et je ne me rends compte de la petitesse des lieux qu’avec un avis extérieur » raconte en ce sens Camille, qui voit en l’appartement minuscule le cliché essentiel de la vie parisienne : « la chambre de bonne sous les toits, la promiscuité, les loyers mirobolants« . Florine, elle aussi, a fait le forcing pour pimper son « petit cocon » comme elle l’appelle. « J’avais ramené des objets de la chambre que j’occupais quand je vivais chez ma mère, tous mes livres, des bougies, beaucoup de fleurs » détaille-t-elle. Et peu importe si son lit occupe la moitié de la pièce.

 

« On est à la merci »

Immeuble parisien, chambre de bonne
« Building, Paris » par Amélien Bayle (Licence Creative Commons)

 

La chambre de bonne est un peu comme la routine dans un couple : on s’y fait. Cela nécessite cependant de lutter contre quelques considérations pratiques. L’humidité. Les soucis de chauffage. La chaleur étouffante en été. L’insalubrité parfois. Le fait de ne recevoir qu’un nombre (très) restreint d’amis. Les difficultés à travailler dans un espace aussi confiné. Mais lorsque l’on habite un appart si petit, les points positifs n’en ressortent que davantage. « La chambre était orientée plein Sud et j’avais une super grande fenêtre : c’était donc très bien éclairé » commente Mathilde d’une voix enthousiaste. Sans avoir la vie de palace, elle pouvait toujours compter sur la disponibilité de son propriétaire, « adorable » et attentionné.

Puis il y a aussi les effets positifs. Tout comme manger des pâtes sept jours sur sept vous amène à considérer n’importe quel plat maternel pour du quatre étoiles, la chambre de bonne incite à percevoir les choses sous un autre angle. « Quand je vais à une soirée chez des amis qui ont un appart de taille « normale » je suis sidérée par l’espace dont ils disposent, alors que ce ne sont pas des lofts non plus. Il en faut peu pour que je me dise : waouh, ils ont trop de place, quelle chance ! » rigole Camille en ce sens. Mais pas de poudre aux yeux pour autant : la chambre de bonne n’est pas censée être une normalité. Elle a trait aux politiques publiques, aux propriétaires abusifs, au non-encadrement des loyers, au rapport compétitif d’offres et de demandes qui pullulent sur la capitale. « En tant que locataire, on est à la merci de ce genre de situations » achève la résidente. Jusqu’à combien de temps encore ?