Covid-19 : invisibilisées, stigmatisées, marginalisées, les travailleuses du sexe en grande difficulté

« L’actuelle crise sanitaire intervient dans un contexte où les travailleur·ses du sexe sont déjà fragilisé·e·s et dans des situations de plus en plus précaires ». Dans une lettre ouverte adressée au gouvernement lundi 6 avril dernier, la Fédération Parapluie Rouge, qui réunit un ensemble de groupes d’auto-supports et d’associations de santé communautaire des travailleuses du sexe, appelle Emmanuel Macron à débloquer un « fonds d’urgence ». Alors que la majorité de la population est sommée de rester confinée chez elle pour éviter la propagation du virus et que des aides ont été proposées aux auto-entrepreneurs pour maintenir leur activité à flot, quid des travailleur·ses du sexe ?

Les travailleur·ses du sexe acculé·e·s, exposées à la précarité, aux violences et aux stigmates

STRASS décriminalisation prostitution
© STRASS

Depuis la mise en place des mesures de confinement, Amar, 28 ans, ne peut plus aller voir ses clients. « Je n’ai plus de revenus et ça implique toute une série de difficultés. Je me demande comment je vais payer mon loyer, faire mes courses, avoir accès aux soins, comment je vais finalement subvenir à des besoins primordiaux ». Comme de nombreuses travailleuses du sexe, la jeune femme – également Secrétaire Générale du Strass (Syndicat du Travail Sexuel) – ne dispose d’aucun statut reconnu par l’État qui puisse lui permettre d’accéder aux aides proposées. Touchées par la précarité, notamment depuis la loi de pénalisation des clients, elles écopent aujourd’hui d’une double peine depuis le confinement, également exposées à davantage de violence.

« Des violences notamment de la part des policiers qui nous contrôlent, encore plus si certaines d’entre nous n’ont pas le choix et doivent aller travailler. Mais aussi en termes de stigmatisation. On est vraiment considérées comme des agents de contamination » confie Amar. Le choix, voilà un luxe auquel tous et toutes ne peuvent pas prétendre. C’est ce que rappelle Tan, à la tête de l’association Polyvalence et des pages Facebook et Instagram « Par et Pour » qui recensent plusieurs témoignages. Si cette travailleuse du sexe qui exerce en tant que dominatrice mais aussi en tant qu’anthroposexologue voit aujourd’hui ses sources de revenus gelées, elle précise tout de même n’être pas la plus touchée par la crise, ce qui lui permet de pouvoir refuser certaines demandes de clients vraiment « inconscientes ». Pour d’autres, la faim, les dettes qui s’accumulent et les violences les obligent à prendre des risques, déjà inhérents au travail du sexe.

Pour pallier le manque de revenus, le premier réflexe pour plusieurs d’entre elles a été de se tourner vers les métiers virtuels. Loin d’être une solution idéale, l’activité en ligne les expose à de nouveaux problèmes, auxquels elles n’ont pas toujours les moyens de répondre. Outre la concurrence avec des plateformes porno comme Pornhub qui ont rendu gratuits leurs contenus depuis la mise en place du confinement, « faire de la cam » devient beaucoup plus compliqué lorsque l’on est confiné avec sa famille, ses colocataires ou un·e partenaire qui n’est pas au courant de ces activités. « Se faire outer », c’est-à-dire voir son identité révélée après un virement par exemple, fait également partie des risques de ces pratiques virtuelles, qui peuvent malheureusement mener au cyber-harcèlement ou au hacking.

Déjà fragilisée par le confinement, la profession soucieuse de l’après

Femme téléphone portable
Unsplash @Ashish Joshi

À défaut d’un réel soutien du gouvernement français, qui continue de balayer d’un revers de la main les revendications des travailleur·ses du sexe au nom d’une lutte idéologique « qui repose sur l’amalgame entre traite des êtres humains et travail sexuel », ce que regrette Amar, plusieurs initiatives solidaires s’organisent depuis quelques semaines. Des manifestations virtuelles mais aussi des cagnottes mises en place par plusieurs associations à destination de celles et ceux qui sont aujourd’hui en situation de grande précarité, qui ne peuvent plus acheter de la nourriture ou s’offrir des produits de première nécessité.

Le déconfinement, qui devrait avoir lieu dans quelques semaines, les travailleur·ses du sexe sont nombreux·ses à l’appréhender, conscient·e·s qu’il risque de fragiliser tout le spectre du travail du sexe, dans son entité la plus vaste. Bien qu’Amar note que la demande est toujours importante et que les clients continuent de la solliciter, elle craint que la « reprise soit très difficile et que le temps soit long pour se remettre à exercer dans des conditions acceptables ». Acceptables, précise-t-elle, « parce qu’elles ne seront jamais normales ».

Pour soutenir les travailleurs et travailleuses du sexe, voilà les liens de cagnottes mises en place.