Est-il si bon de se lever si tôt ?

Se lever à cinq heures du matin : le secret d’une journée de win à en croire le développement personnel et les publis LinkedIn. Mais si les bienfaits du lever-tôt étaient un mythe ? 

La mode des « miracle morning »

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« Sleep » par Joffrey (Flickr Creative Commons)

 

L’avenir appartiendrait-il à ceux qui se lèvent tôt ? Le cool, en tout cas, oui. Car il est aujourd’hui tendance de se lever aux aurores. La faute au concept de « Miracle Morning » théorisé par le coach de vie Hal Elrod. Pour l’érudit du développement personnel, qui s’est mis à respecter un planning bien spécifique afin de contrer la dépression et le mobilisme dont il était atteint, il est important de bondir du lit dès cinq heures du matin afin de s’assurer une matinée de qualité. Une petite course, une séance de lecture, un instant yoga, un peu d’écriture, quelques fruits au petit déjeuner. A en croire Elrod, profiter pleinement de sa matinée conduirait à l’épanouissement, au bien-être et (excusez du peu) au succès. Le rêve américain.

Mais les matins miraculeux font-ils sens au-delà de l’effort colossal qu’il nous faut pour ne pas matraquer la touche « SNOOZE » de notre réveil ? En vérité, la philosophie du lève-tôt est moins idyllique qu’on ne pourrait le croire. Plus conformiste qu’autre chose, elle met en valeur des notions très startup, de celles dont regorgent les posts des entrepreneur.e.s sur LinkedIn. Le « miracle morning » est avant-tout une vaste ode à la productivité, l’autodiscipline, l’accomplissement de soi, la « win », la polyvalence, l’idéologie « lifestyle », la perception du quotidien comme une suite d’objectifs précis à atteindre… autrement dit de « challenges ». Ce phénomène sous-entend que se lever tôt permet de lutter contre des notions considérées comme nocives : la procrastination, l’inactivité, l’ennui, la « lose » et, bien sûr, le repos.

Quantité versus Qualité

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« Sleepyheads » par M.RICHI (Flickr Creative Commons)

 

Mais pourquoi cette animosité envers ceux et celles qui préfèrent pioncer à souhait  ? « Aujourd’hui on met du bien-être à toutes les sauces. On veut imposer des choix aux gens sous ce prétexte et cela en devient presque une torture. Il y a une forme de pression sociale qui vise à diminuer notre temps de sommeil, c’est une attitude valorisée désormais » déplore le médecin du sommeil Pierre A.Geoffroy.

Pour le spécialiste, il n’est pas si bon de se lever si tôt. Ériger cette fausse évidence en tendance collective incite autrui à se dire que « dormir neuf ou dix heures équivaudrait à du temps perdu ». A contrario, dormir peu serait associé à une vie « active » : emplois du temps overbookés, décisions à prendre et responsabilités importantes. Une logique moderne visant à culpabiliser ceux qui affectionnent leurs oreillers.

« On croit que moins dormir permet d’être à son maximum, c’est faux : bien dormir permet d’être à son potentiel maximum » corrige le spécialiste. Une nuance de taille. L’insistance sur l’heure engendre une périlleuse confusion entre la quantité de sommeil et sa qualité. Dommage : c’est avant tout en respectant ses rythmes biologiques que l’on est plus productif.

Performances cognitives, mémoire et organisme se voient boostés par une bonne nuit de repos. « Une frange extrêmement faible de la population peut se contenter de peu d’heures de sommeil, les autres tiennent avec des excitants ou des micro-siestes et finissent par éprouver des soucis de santé » nous alerte la somnologue Madiha Ellaffi. La docteure nous renvoie à ce titre à nos souvenirs de lycée et à ses injonctions : ces semaines passées à se lever à six heures « en pleine période de croissance, socialement obligés de forcer sa nature physiologique, quitte à intensifier le stress et l’agressivité. Selon elle, « un contresens !« .

Et la grasse mat’ alors ?

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« Sleeping » par Jon Huss (Flickr Creative Commons)

 

Qu’importe au fond que vous soyez du soir ou du matin, adeptes ou réticents aux « miracle mornings ». L’important reste de « bien s’alimenter et bien dormir » insiste Madiha Ellaffi, pour qui 8 heures au lit est une bonne moyenne. Mais si tous ces contre-arguments sont propices à dédiaboliser cette grasse matinée synonyme de flemme et de morosité, attention là encore à ne pas en abuser : trop dormir n’est pas bon pour la santé. Cela nous plonge dans ce que l’on pourrait appeler « le syndrome du week-end« . Cette parenthèse où, pensant que nous rechargeons nos batteries, nous ne faisons en vérité que dérégler notre horloge biologique. « On croit récupérer mais cela engendre un décalage. On désynchronise notre horloge en se retrouvant dans un état pâteux, une espèce d’ivresse » analyse Pierre A.Geoffroy, qui voit là l’une des causes directes du tant redouté « blues du dimanche soir ».

Pour échapper à ces « montagnes russes« , notre interlocutrice somnologue nous suggère de comprendre nos besoins, « de ne pas trop tirer sur la corde » et de viser avant toute chose « la régularité« . Le vrai défi ne réside pas dans un quelconque précepte de développement personnel, mais bel et bien dans cette capacité à s’adapter à une société où le sommeil se voit constamment fragmenté. Par les écrans que l’on fixe avant de se coucher mais aussi par « la pollution sonore, les appartements surchauffés, les bruits du dehors » précise l’érudite.

A l’instar de tout ce qui a trait à notre condition physique, le sommeil nécessite, plus qu’un planning détaillé ou des solutions miracles, une éducation à proprement parler. « Énormément de gens dorment à la fois insuffisamment et mal. Or c’est un vrai sujet, qui mériterait d’être considéré dès l’école » achève Madiha Ellaffi. Et sans cours à dormir debout, si possible.


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