La crise des 25 ans, mythe ou réalité ?

On l’appelle la “crise du quart de vie”, les sociologues ne cessent de l’analyser, et le vidéaste Norman lui a consacré son plus fameux podcast. Mais la crise des 25 ans existe-t-elle bel et bien ou s’agit il d’une pure légende ? Témoignages et arguments post-crise.

« Qu’est-ce que je fous là au juste ? »

Livre la génération Y sur la crise des 25 ans
Livre la génération Y d’Olivier Rollot

 

C’est un concept théorisé par le maître de conférence britannique Oliver Robinson, suivant une étude chiffrée établie via LinkedIn. Selon le chercheur, la majorité des 25-33 ans seraient touchés par ce qu’il nomme « la crise du quart de vie« . Un malaise causé par un milieu professionnel préoccupant, une situation climatique inquiétante, l’omniprésence de technologies qui empirent la communication là où elles devraient l’améliorer. Jeune prof de français en province, Camille a vécu de plein fouet cette fameuse crise. Cette année-là, elle s’accorde un temps de césure pour se reposer de trois années de prépa. Mais la volonté de se retrouver se transforme peu à peu en angoisse. « La crise des 25 ans s’est traduite par une énorme pression sociale et parentale alors que j’étais juste « en recherche de moi ». J’avais besoin de renouer avec tout ce qui me constituait non pas comme « futur agent de la société » mais en tant que personne » se souvient-elle. A l’écouter aujourd’hui, « cette crise est cruellement liée à l’impératif de trouver un travail (vite), d’être indépendante (vite) et d’avoir un avenir certain. Alors qu’au fond, l’on est juste à la recherche d’un idéal !« .

Auteur de l’essai sociologique La génération Y, Olivier Rollot voit là, plus qu’une crise du quart de vie, « une crise de sens« . A ses yeux, cette rupture, bien réelle, est le fait d’une génération favorisée : de bons élèves qui, une fois les études terminées, peuvent éventuellement se retrouver à des postes valorisés, intégrant le monde de l’entreprise bon gré mal gré. Paradoxalement, c’est ce confort de vie et cette initiation à l’indépendance qui les conduit aux abords de la dépression. « Cette crise est une réaction existentielle à tout un parcours linéaire, du bac à la prépa jusqu’à la vie active – tout cela pour faire plaisir aux parents. De nouvelles questions leur parviennent alors : “qu’est ce que je fais de ma vie ? qu’est-ce que je fous là au juste ?” car il y a cette peur de passer à côté de quelque chose » explique le chercheur. Si la crainte inavouée d’embrasser la routine métro-boulot-dodo de ses aînés se fait ressentir, quelque chose de plus global obsède ces enfants-adultes en manque de repères.

 

« La génération Bataclan »

Une personne regarde son ordinateur
Les réseaux sociaux renvoient des images de réussite professionnelle et sentimentale, d’exemplarité et de perfection

 

Car pour Elodie Gentina, professeur à l’IESEG school of management et auteur de Génération Z, des Z consommateurs aux Z collaborateurs, quelque chose d’intensément hexagonal s’insinue à travers cette crise. Si les Y font face à une crise de l’autorité et des valeurs au sein d’une société de la surconsommation, aux bouleversements idéologiques relatifs à la révolution numérique et à la forte précarité du travail, c’est avant tout un sentiment terrible qui les paralyse : la peur. Ces vingtenaires incarnent « la génération Bataclan« , comme a pu l’énoncer le journal Libération au lendemain des attentats de novembre 2015. « Précarité, terrorisme et chômage sont les hashtags de cette génération hantée par l’insécurité, le stress et la crainte du lendemain. Cette peur du monde qui l’environne leur a certes inspiré un sentiment de cohésion, mais aussi une profonde mélancolie, au sein d’un pays où le suicide demeure une grosse cause de mortalité (un millenial sur 5 serait concerné) » détaille la spécialiste. Persiste cette pensée obsédante selon laquelle « le monde sera pire demain« .

La génération de la crise serait-elle une génération désenchantée ? Quoi qu’il en soit, loin d’être déconnectée de la réalité, elle est au contraire bien trop lucide.  « Ce questionnement existentiel peut arriver à tout âge évidemment, mais la grande nouveauté ici, c’est justement qu’il apparaisse aussi tôt ! » observe Olivier Rollot. Romain ne peut que supputer. Le jour de ses 25 ans, cet intermittent du spectacle reçoit les « bon anniversaire ! » comme autant de coups de couteau. Un « quart de vie » et la sienne n’a pas évolué, il culpabilise, étouffe, ressent « une honte de soi« , incapable « d’atteindre ce que le reste du monde semble parvenir à faire sans difficultés, comme condamné à passer à côté de l’essentiel « . Les réseaux sociaux lui renvoient des images de réussite professionnelle et sentimentale, d’exemplarité et de perfection. « C’est dur de commencer à assumer des responsabilités dans sa vie, et nous ne sommes pas tous préparés de la même façon. Pour beaucoup, nous sommes  cette «Génération Traverse ta rue», ces assistés qui ne savent pas se comporter en travailleurs responsables, confrontés à des institutions qui continuent à faire la sourde oreille face aux questions légitimes de la jeunesse, des droits de la femme à l’écologie » narre-t-il.

 

« Tout est une question de volonté »

Une personne perdue
Une génération qui n’a pas de repères et qui en même temps fourmille d’idéaux

 

Pas de doute, nulle mythologie ici, la crise du quart de vie est à en croire Romain « un passage quasi-obligé dans la vie d’un jeune adulte« . De l’impasse des études (l’enfer ParcoursSup) aux désillusions politiques (« comme si la bataille que l’on devrait mener pour accéder à une meilleure vie ne valait même pas la peine d’être menée« ) la liste des flops est longue. La jeune  prof a quant à elle tiré bien d’autres enseignements de ce tiraillement intérieur. « Je pense qu’il s’agit d’une crise interpersonnelle ; un questionnement global qui touche chacun. Notre génération n’a pas de repères, et en même temps fourmille d’idéaux. Que ce soit sur le travail, le couple, l’emménagement, la famille. En fréquentant des lycéens, je constate d’autres problèmes : le manque de confiance en soi, le rapport au corps et à la séduction. A 25 ans, tu remets tout en question, et pourtant les choses doivent s’ancrer. Comment trouver ma place ? Comment s’engager ? Finalement, c’est l’engagement qui nous effraie » résume cette sceptique clairvoyante. A bien y réfléchir, achève Olivier Rollot, « tout cela traduit moins une perte de repères qu’un désir d’en créer de nouveaux« .

S’il n’y a plus d’après à Saint Germain des Près, y’en a-t-il un au lendemain de ses vingt-cinq ans ? Malgré son spleen contagieux, Romain en est  persuadé. « Tout est une question de volonté, il s’agit d’aller de l’avant, à la fois personnellement et collectivement, nous rassure-t-il, l’on se doit de refaire surface, se reconnecter au monde et surpasser nos soucis, c’est à dire se délivrer de cette sensation d’être mal armé face à ce monde« . A l’écouter, la génération qui suit est emblématique de ce regain d’optimisme. « Je pense que l’on appose  trop vite une étiquette de «mômes narcissiques accros à Fortnite » aux millenials. Or je suis surpris et ravi de voir à quel point la génération Z semble curieuse et ouverte d’esprit. J’ai bon espoir qu’ils reprendront la lutte aux côtés des générations suivantes !« . Pour Camille encore, « la crise m’est passée parce que je me suis donnée les moyens de faire ce dont je rêvais. Il faut se battre ! C’est simplement un chemin à accomplir vers soi« . Après l’averse, vient l’éclaircie.