Le Post, un squat d’artistes en péril à Paris

C’est le rêve de tout artiste : un atelier géant dans le neuvième arrondissement de la capitale, avec cinq étages où peindre, coudre, sérigraphier… Pour un « loyer » de 10 € par mois. Impossible ? Détrompez-vous ! Illégal ? Evidemment. Depuis le début du mois de janvier, une bande de serial-squatteurs s’est installée dans les anciens bureaux d’une compagnie d’assurance de la rue Blanche. Comme prévu, ils sont menacés d’expulsion. 

Alexandre Gain surveille l'entrée du Post © Célia Laborie
Alexandre Gain surveille l’entrée du Post © Célia Laborie

 

Quand Alexandre Gain nous ouvre les portes du squat, ses mains attirent l’attention. C’est tatoué sur ses phalanges façon Nuit du chasseur : « P O S T ». Le corps du grand brun est couvert des noms des lieux qu’il a ouverts, des marquages indélébiles pour des espaces éphémères. Nous entrons dans sa dernière conquête, juste à côté du Musée de la vie Romantique. Dans le hall, une bande de jeunes rient bruyamment, se roulent des clopes, se baladent avec une canette de bière dans chaque main. Des boules multicolores jonchent de sol, un chat s’engouffre dans les escaliers en marbre. C’est Rocco, l’un des 55 nouveaux venus qui squattent les anciens bureaux de la compagnie d’assurance Generali depuis début janvier. Ces sérigraphes, illustrateurs, plasticiens et costumiers viennent travailler ici tous les jours. Les open space couverts de moquette sont devenus des ateliers partagés. Certains bureaux ont été convertis en chambres pour les 17 résidents qui restent dormir la nuit.

Un squat 2.0

Mais comment ces espaces de travail ternes se sont-ils mués en lieux d’ébullition créative ? Ces bâtiments de la rue Blanche étaient bien connus de la communauté des squatteurs de Paris : voilà 10 ans que les 5 étages sont inhabités, il suffisait de pousser une porte-fenêtre pour s’y introduire. Alexandre et six de ses amis ont décidé de s’installer ici après la fermeture de leur ancien squat, le FDP (sic), dans le 18e arrondissement de Paris. Et comme il y avait beaucoup de place à pourvoir, ils ont utilisé facebook pour faire tourner leur drôle d’annonce immobilière. La magie des réseaux sociaux a fait le reste : quelques jours après la publication du post, le groupe de résidents était constitué. Et le nom du squat, tout trouvé. Les jeunes artistes ont amené leurs machines à impression, leurs chevalets, leurs bobines de fil.

 

 

En sous-sol, l'atelier des costumières © Célia Laborie
En sous-sol, l’atelier des costumières © Célia Laborie

 

Parmi eux, Biwi, designer de vêtements qui partage son atelier avec une plasticienne. Elle l’assure avec un grand sourire et presque sans ironie, en s’affairant derrière un mannequin en toile : « C’est une opportunité incroyable, arrivée à moi comme une étoile dans la nuit ! Avant, je bossais chez moi dans un tout petit studio. Je devrais payer aux alentours de 1000 € pour un espace comme celui-ci s’il était légal… Ce qui m’est totalement inaccessible en tant que jeune créatrice. » Même son de cloche à l’étage du dessus, dans l’atelier de sérigraphie d’Arthur Gourdin, barbe de dix jours et kway multicolore : « J’ai fait des demandes d’ateliers à la ville de Paris, mais si on n’est pas dans leurs petits papiers ça n’est pas vraiment la peine d’essayer. Avoir un espace de travail gratuit, ça change complètement mon rapport à ma pratique. Je ne cours pas après l’argent, je peux faire des expérimentations, des projets artistiques, des ateliers gratuits… Mes choix professionnels sont forcément différents. »

Faire de nécessité vertu

Juste en-dessous, Mathieu Moniot, moitié du duo de plasticiens Tito Mulk, est en train de peindre des personnages style manga sur une boîte aux lettres rouge. Il finit en urgence une commande pour la foire parisienne Urban art fair. La pièce est emplie de toiles superbes réalisées à quatre mains. Même cet artiste reconnu, déjà exposé un peu partout dans le monde, préfère les ateliers clandestins. Il vient de finir une résidence temporaire au célèbre 59 Riv’, squat légalisé en 2009 suite à un engagement de Bertrand Delanoë. Avant cela, il a travaillé un temps au Soft, atelier collectif à Ivry depuis fermé définitivement. Il dit apprécier « la belle dynamique, la belle énergie » du Post. Ensemble, les 55 résidents s’échangent des opportunités de travail, s’entraident et discutent de leurs projets. Certains se retrouvent dans la grande cuisine pour se préparer un plat de pâtes autour du poste de radio réglé sur TSF Jazz. D’autres s’accordent une sieste sur les matelas laissés vacants au fond  des ateliers.

Ceux qui vivent ici ont fait de nécessité vertu en créant le lieu de travail de leurs rêves. Et tant pis si c’est illégal. « La société n’offre pas de solution viable pour les artistes. Alors, on est bien forcés d’inventer les nôtres ! » argue Alice Bigot, illustratrice et enseignante en art plastique dans un collège en Seine Saint-Denis.

 

Dans les couloirs du Post © Célia Laborie
Dans les couloirs du Post © Célia Laborie

 

Assignés en justice

Ces arguments sont difficiles à faire entendre au propriétaire du bâtiment. Dès le début du mois de janvier janvier, la police vient tenter d’expulser les squatteurs. Mais ils sont alors trop nombreux. Quelques jours plus tard, le propriétaire décide d’aller plus loin : il saisit le tribunal et assigne en justice Alexandre et sa bande.  Ses raisons ? Il voudrait à nouveau louer les bureaux. Le procès doit avoir lieu le 16 avril. « Qu’il décide cela juste au moment où on s’installe, alors que ça fait dix ans qu’il ne se soucie plus de ce bâtiment, c’est quand même étrange. Ce qu’on pense, c’est qu’il est inquiet, et on ne peut pas lui en vouloir : le squat fait peur. Mais on veut lui faire comprendre qu’on est là pour travailler, qu’on n’est pas tous flanqués de chiens et accro à la 8.6 ! Notre objectif, c’est aussi de changer l’image des squatteurs » explique Alexandre Gain.

Comment amadouer le propriétaire, alors ils s’agit d’une occupation sans droit ni titre et donc totalement hors la loi ? « Tout ce qu’on peut espérer, c’est gagner du temps » admet Alexandre. Le graal, ce serait de négocier pour signer un accord à l’amiable, par exemple une convention d’occupation précaire. « Cela nous donnerait le droit de rester mais temporairement, mais on s’engagerait à quitter les lieux dès le début des travaux. Comme ça, il n’y aurait aucun gâchis d’espace ! »

Le vingtenaire connaît parfaitement ses droits : il a derrière lui une longue vie de squatteur. Son premier projet remonte à 2012, année de l’ouverture du Point G dans le 19e arrondissement de Paris. D’autres bébés ont suivi : le Wonder à Saint Ouen, l’Amour à Bagnolet, le FDP dans le 18e. Alexandre est bien placé pour savoir que l’écrasante majorité des squats ont une durée de vie limitée – quelques mois, quelques années… Mais il refuse de se faire à l’idée qu’un bâtiment de 1500 mètres carrés reste inhabité dans un contexte immobilier tendu, alors que les artistes sont de plus en plus précaires. Quand on lui demande  s’il croit en la survie du Post, il fait un pas de côté : « Il y a peu de chances qu’on gagne le procès. Mais ce que je crois, c’est que ce monde est bien foutu et que la logique finit par l’emporter. Notre occupation est saine, on n’est pas là pour faire la fête ou dégrader les lieux. On est là pour combler un besoin en utilisant un espace qui était jusqu’ici inutile. » Les 55 artistes et le chat Rocco resteront fidèles au Post aussi longtemps que possible.