Le sinistre « secret » de la folie des chapeliers

Vous connaissez tous le légendaire Chapelier fou, ce personnage déjanté mis en scène par Lewis Carroll dans ses Aventures d’Alice au pays des merveilles parues en 1865. Ce que vous ignorez peut-être c’est que ce chapelier toqué n’est pas uniquement le fruit des fantaisies du romancier britannique. S’il existe en anglais cette expression « mad as a hatter » — fou comme un chapelier —, c’est notamment en France, dans les ruelles sinueuses du Paris du XVIIIe siècle, que débute la véritable et tragique histoire de la folie des chapeliers.

À cette époque, les chapeaux sont en vogue dans l’aristocratie et font partie des costumes d’apparat de l’élite européenne. Le feutre des chapeaux était fabriqué, depuis le XVe siècle, à partir de poils de castor gras provenant des colonies françaises de Nouvelle-France (Canada) qui, une fois entrelacés, produisaient une matière d’une qualité excellente, à la texture souple et brillante. Malheureusement en 1763, à l’issue de la guerre de Sept Ans, la France perd ses territoires canadiens et n’est donc plus en mesure d’importer les fameux poils de castor. Les chapeliers parisiens sont alors contraints d’utiliser des poils de lapin ou de lièvre dont la qualité est bien moindre. Pour Paris, la capitale du luxe, de l’élégance et de la mode où la demande en chapeau est très soutenue, c’est la panique ! Pendant ce temps-là, les Flamands fabriquent de magnifiques chapeaux à poil long dont l’étoffe pleine d’éclat fait rêver toute la noblesse parisienne. Les chapeliers français, boudés par leur clientèle prestigieuse, tentent alors de percer le secret de fabrication des chapeliers flamands et ne tardent pas à découvrir leur ingrédient mystère : le mercure!

Utilisé sous sa forme saline, le mercure est dissous dans de l’acide nitrique, et entre dans la préparation d’un procédé tenu secret pendant des siècles par les fourreurs et les chapeliers huguenots, le «secrétage». C’est ce secret flamand qui permet de feutrer les poils de lièvre et de lapin afin d’obtenir des chapeaux du plus bel effet. Les chapeliers parisiens se mettent aussitôt à reproduire la technique flamande, à grande échelle, afin de récupérer leur clientèle. Le souci, c’est que cette étape de fabrication —durant laquelle les poils sont plongés dans un bain composé d’eau, de sels graveleux et d’acides sulfurique ou nitrique— est hautement dangereuse! L’exposition régulière aux vapeurs corrosives qui s’échappent des cuves entraîne chez ces malheureux artisans des maux terribles tels que des inflammations de l’intérieur de la bouche, une forte salivation et la difficulté à avaler ainsi que de violentes éruptions cutanées. Et je ne vous parle pas des crevasses sur les mains, poétiquement appelées en chapellerie yeux de perdrix!

Face à ces conditions de travail déplorables, et afin d’étancher la soif suscitée par une hypersalivation maladive, ces artisans consomment de grandes quantités d’eau-de-vie, ce qui, irrémédiablement, favorise les délires. Aussi vaquaient-ils souvent dans la confusion la plus totale, entrant facilement en état de colère ou de rage. Aux yeux de tous, ces pauvres drilles stigmatisés étaient définitivement contaminés par la folie du chapelier!

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