Les bas nylon, histoire d’un complot

Les premiers bas nylon ont été créés à la fin des années 1930 aux États-Unis au sein de l’entreprise de chimie DuPont de Nemours. Cette firme qui se consacrait jusqu’alors à la fabrication de poudre à canon se pencha sur la composition des polymères dans le but de produire de la soie synthétique et fit une découverte spectaculaire.

Un beau jour de l’année 1935, après des années de tâtonnements infructueux, le grand scientifique Wallace Carothers et son équipe de recherche en chimie organique découvrent une nouvelle fibre chimique révolutionnaire, étirable à souhait et incroyablement résistante, à laquelle on donne le nom de code « polyamide 6-6 ». Quelque temps plus tard, Wallace Carothers, en proie à une profonde dépression malgré le succès de sa découverte, met fin à ses jours dans une chambre d’hôtel de Philadelphie. N’ayant pas pris le temps de nommer sa découverte, c’est à son équipe de chimistes que revient la tâche de trouver un nom à ce nouveau tissu que la firme DuPont a hâte de commercialiser. Ce sera NYLON, un acronyme formé des initiales des prénoms de leurs épouses : Nancy, Yvonne, Louella, Olivia et Nina. DuPont de Nemours, qui vient de déposer le brevet de ce textile aux propriétés d’élasticité et de résistance absolument remarquables se lance aussitôt, dès l’hiver 1939, dans la confection de bas en nylon. Lors de la première mise en vente, le 24 octobre 1939, 4 000 paires de bas nylon sont vendues en trois heures. Comme il n’y en a pas pour tout le monde les magasins sont obligés d’imposer, dans l’urgence, un quota de trois paires par femme, obligeant les acheteuses à présenter un justificatif de domicile pour pouvoir se fournir la précieuse denrée. Quand les ventes s’ouvrent à l’Amérique tout entière, le 15 mai 1940, c’est la débandade, la ruée vers les magasins, et à New York 72 000 paires sont vendues en six heures, soit 12 000 paires par heure ou si vous préférez 200 paires à la minute. Complètement dingue !

 


File d’attente pour acquérir sa paire de bas nylon, Etats-Unis 1940

Mais voilà qu’éclate la Seconde Guerre mondiale et l’entreprise fabriquant les bas nylon se voit contrainte d’employer le formidable tissu pour confectionner des parachutes et autres équipements militaires. Les femmes assistent impuissantes à une pénurie générale de bas nylon. Heureusement, dès la fin de la guerre la production reprend et les précieuses paires de bas débarquent en France, distribuées à la volée, en même temps que les paquets de cigarettes et autres chewing-gums, par les GI entrant en triomphe dans Paris à bord de leurs engins blindés. Les petites Parisiennes se jettent dessus comme des Catherinettes sur le bouquet de la mariée et le bas nylon devient un des symboles forts de la Libération.

 


Bas nylon

Mais après une période de fièvre acheteuse démentielle, les ventes de bas nylon retombent. En effet, le nylon est si résistant et les bas se raccommodent si bien que les femmes n’ont besoin que des quelques paires pour tenir toute une année. Alors, pour pouvoir continuer à vendre des bas nylon, et surtout à en vendre davantage, l’entreprise DuPont décide de dégrader — de saboter ! — sa marchandise. Un article paru en février 1950 dans le Good Housekeeping rapporte les inquiétudes de consommatrices ayant constaté la différence flagrante de qualité entre les bas achetés avant-guerre et ceux qu’elles trouvaient sur le marché d’alors. Pour se défendre, l’entreprise DuPont expliquera avoir modifié l’épaisseur de la fibre (30 à 40 deniers en 1940 contre 15 deniers en 1950) en évoquant l’évolution du goût des consommatrices et leurs exigences nouvelles pour des mailles de plus en plus fines et légères. Mais il semble que DuPont ait surtout demandé à ses ingénieurs de fragiliser les bas en diminuant significativement la quantité des additifs protégeant le tissu dans le but de diminuer la résistance et réduire la durabilité de la fibre. Nous étions déjà entrés dans l’ère de l’obsolescence programmée.

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