Les gangs du Paris de la Belle Époque

Connaissez-vous « les Gars de Charonne », « les Loups de la Butte », « les Costauds de Belleville » ou encore « les Monte-en-l’air des Batignolles » ? Ce sont les noms que se sont donnés, à l’aube du XXe siècle, les jeunes délinquants des faubourgs de Paname, le fléau des bourgeois et de la renifle (la police). Ces garnements qui ont échappé à l’école et refusé d’aller à l’usine, vivotent en traînant leurs savates sur les pavés de la capitale. Pour survivre à la misère et pour s’assurer un semblant de sécurité, ils vivent en bande, vagabondent, commettent des larcins et crient leur colère et leur soif de liberté en couvrant les murs de leur verve fleurie : « Mort aux vaches. À bas les flics ».

Considérés comme des sauvages, on a tôt fait de qualifier ces bandes violentes d’« Apaches » en référence aux Indiens d’Amérique du Nord – la terreur des pionniers blancs de la conquête de l’Ouest – ces hordes sanguinaires décrites dans les romans de gare et qu’on s’imagine brandissant leurs tomahawks, prêts à vous ligoter au poteau de torture pour mieux vous scalper.

Issus principalement des quartiers de Belleville et Ménilmuche (Ménilmontant), les vieilles fortifications de Paris – les fortifs comme ils les appellent – sont devenues leur terrain de jeu : une enceinte bastionnée longue de trente-trois kilomètres et au-delà de laquelle s’étend « la zone ». Sur ces territoires, également pris d’assaut par les ouvriers que l’haussmannisation a chassés, ils règnent en maîtres et font la loi. Le soir venu, tels les zonards de Starmania, ils déferlent sur le centre de Paris et dépouillent les bourgeois… Frondeurs et bagarreurs, ils sont prêts à cogner pour défendre leur honneur ou la réputation de leur gang et beaucoup de leurs histoires finissent en bagarres de rue, en rixes sanglantes. Aussi, ils sont nombreux à collectionner les séjours en tôle, qu’ils ajoutent fièrement à leur pedigree. C’est pour cette jeunesse dissidente que sont apparus, dès le milieu du XIXe siècle, les premiers établissements pénitentiaires pour mineurs. Face à l’augmentation de la criminalité, des agents de police sont chargés d’effectuer des rondes, notamment de nuit, afin de protéger les honnêtes gens lors de leurs déplacements.

Les exactions et méfaits de ces gredins font grand bruit, relayés avec des titres sensationnels à la Une ou dans la colonne des faits divers de la presse à grand tirage de l’époque dont ils font les choux gras. On est en pleine mode du roman-feuilleton et des romans judiciaires (ancêtres des romans policiers), et les frasques de ces jeunes chiens fous excitent la curiosité et la peur de la populace. La presse à sensation, qui se délecte de ces échauffourées et de ces violences quotidiennes a ainsi rendu célèbre cette faune qui hantait les fortifs, et aura probablement aussi causé sa perte puisque l’État se débarrassa bien vite de cette jeunesse gênante au profit de la guerre où ils seront envoyés en première ligne. Devenue un symbole, la figure de l’apache perdurera tout le long du XXe siècle, inspirant notamment les « blousons noirs » des années 1960 ainsi que certains mouvements punks et anarchistes des années 1980.

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