Les Parisiens aiment-ils vraiment leurs gares ?

D’Austerlitz au Nord : les Parisiens ont l’embarras du choix quand il s’agit de se rendre en gare. Mais aiment-ils vraiment ces lieux de transition ? Témoignages d’habitués des kiosques Relay.

 

« Tout le monde est stressé »

Gare du Nord à Paris
« Busy Station, Gare du Nord, Paris » © Leo Lin (Flickr Commons)

 

Flux abondant, escaliers et couloirs à gogo, attente parfois interminable et souvent inconfortable… A première vue, la gare parisienne s’idéalise difficilement. D’ailleurs, la voix de Manon ne déborde pas d’enthousiasme. La vadrouilleuse de 24 ans a l’habitude de fréquenter la gare du Nord, passage obligé pour ses allers réguliers en Belgique, où réside une partie de sa famille. L’espace de voyages plus ponctuels, elle s’aventure en gare de Lyon, à Saint-Lazare ou Montparnasse. Stressée de nature, elle le confesse : « je ne suis jamais 100% détendue dans une gare« . La raison ? « L’ambiance : j’ai la sensation que tout le monde est pressé quand j’observe ces mouvements de foule lors de l’affichage des quais, ou le fait que tout le monde se lève à l’approche des trains, alors qu’ils roulent encore… ». Pour pallier cette angoisse, la franco-belge achète quelques journaux dans le kiosque Relay qui lui fait face, avale un café chez Paul ou bien pianote sur le clavier de son smartphone.

Au premier aspect, la gare n’incite guère à la contemplation. Plus qu’une voie de passage, elle semble cristalliser tout ce que la capitale a de négatif : les piétons pressés, les prix exorbitants, le sentiment d’urgence. La gare parisienne est indissociable de l’imaginaire de la ville et en exacerbe les aspects les plus tue-l’amour. « Que serait Paris sans ses retards permanents, ce dégueulis de gens qui s’amassent sur le quai ou qui sortent du train quand ils arrivent à gare de Lyon ? » questionne ainsi Priscilla. Cette francilienne de 25 ans a l’habitude de fouler du pied les gares de Châtelet-Les Halles, Choisy-le-Roi et Créteil Pompadour. Pour elle, de ces lieux se dégage « un vrai capharnaüm qui cristallise l’essence de Paname« .

Plus que Paris, la gare reflète la réalité de l’identité urbaine. C’est tout du moins l’analyse du géographe et spécialiste de la ville numérique Philippe Gargov. Pour le créateur du site Pop Up Urbain, ce lieu témoigne du « processus de marchandisation » dont les grandes villes font état depuis de nombreuses années. « La gestion des grandes gares comme celle de Saint-Lazare a été confiée à des opérateurs de centres commerciaux et cela se traduit souvent par une plus grande fermeture, puisque les usagers ne peuvent plus rentrer jusqu’à un certain espace dans les gares, le reste étant réservé à ceux qui ont leur ticket » détaille l’érudit. Il semble déjà loin le temps où l’on suivait jusqu’aux quais ses proches pour leur dire au revoir.

 

« Une gare doudou »

Gare du Nord à Paris
« Gare du Nord » par Elliot Gilfix (Flickr Commons)

 

La gare serait donc devenue un centre commercial, « un espace franchisé« . La preuve ? Une fois que l’on franchit les portiques, tout est à disposition pour que l’on consomme. Plus la peine d’acheter son sandwich à la boulangerie, la gare nous propose de le payer deux fois plus cher à quelques pas de notre train. Or, « c’est contraire à la logique de départ qui était de faire de la gare un espace en lien avec le centre ville » observe l’expert. En nous inondant de grandes enseignes, les gares ouvrent avant tout leurs portes à une frange de la population plus aisée, dont le pouvoir d’achat n’est pas négligeable. Surtout, elle se ferme aux plus nécessiteux. « A l’origine les gares étaient des espaces ouverts, dans lesquels tu pouvais avoir de la chaleur et un toit. Aujourd’hui, les personnes marginalisées n’y entrent plus aussi aisément. Cette transformation des gares exprime une forme de violence sociale » achève Philippe Gargov.

Malgré tout, cette conception de la gare en centre commercial ne déplaît pas à tout le monde. Priscilla par exemple apprécie celui de la gare des Halles (une gare « qui [lui] fait du bien« ), idéal pour tuer le temps sans forcément avoir les yeux rivés sur son portable. Cela fait quatre ans qu’elle la foule du pied. « C’est ma gare-doudou, celle qui me ramène dans mon appart, me rassure (lorsque j’y arrive, je sais que je serais bientôt chez moi), et je m’y arrête pour faire un saut dans les boutiques, acheter à manger pour me dépanner » détaille-t-elle. Si elle avoue sa confusion face « au dédale des couloirs et aux multiples correspondances qui s’y rejoignent« , quelque chose de plus personnel la rattache au lieu : « c’est mon instant cocon, le seul moment où je suis seule avec moi-même, où je m’occupe de moi » dit-elle.

La gare la convie à l’attente et donc à l’introspection. Une parenthèse zen en dépit du chaos alentours, celui des voyageurs pressés et des valises qui s’agglutinent. Une expérience intime : ainsi Priscilla ajoute-t-elle que « la solitude [l’]accompagne souvent dans cette gare et [lui] fait davantage apprécier le lieu, malgré son aspect parfois sordide, sale et étouffant« . L’itinérante n’est pas la seule à entretenir une relation romantique avec sa gare. C’est ce sentimentalisme qui semble l’emporter sur tous les défauts – le temps d’attente, le bruit, l’angoisse, les croissants trop chers et l’exclusion. Lorsqu’elle en parle, Manon ne peut ainsi s’empêcher de définir le lieu comme « un croisement entre la joie des retrouvailles et la tristesse des départs« . Les gares de Paris ont le chic pour cacher leurs défaillances derrière une aura romanesque qui n’a pas son pareil. Quand elle se remémore ses escales d’un train à l’autre, Priscilla l’affirme d’ailleurs : « Paris ne serait pas Paris sans cette gare« .

 

« Imaginer de nouveaux concepts pour les gares »

Gare du Nord à Paris
« Gare du Nord.Paris » par sigfrido2012 (Flickr Commons)

 

Comme souvent à Paris, fantasme et réalité brute se côtoient lorsqu’il s’agit de penser l’imaginaire de la ville. Parmi les voix recueillies, certaines ne manquent ainsi pas d’évoquer « les problèmes d’insalubrité« . Espace commercial que d’aucuns diraient « boboïsé », s’apparentant volontiers à un escape game blindé de portiques, la gare n’est pas l’espace le plus ouvert qui soit. Il invite pourtant à l’action : le souvenir, la prospective et l’initiative. A ce titre, les gares de Paris ne sont pas seulement des lieux de transition, mais le centre névralgique de la vie urbaine. « On est sorti d’une logique où la gare était simplement “l’endroit où tu prends le train”. Aujourd’hui on y trouve des commerces, des services de proximité, des hubs d’intermodalité, des stations Vélib, c’est-à-dire une qualité de vie qui est celle du centre-ville » explique en ce sens Philippe Gargov. Seulement, une fois que les faits sont établis, on se demande volontiers : que manque-t-il au juste à nos gares parisiennes ?

Priscilla a un élément de réponse. Pour elle, l’enrichissement des gares ne doit pas se limiter à la multiplication des restos haut de gamme tenus par de grands chefs (observés du côté de la gare du Nord et de Saint-Lazare). « Paris est une capitale culturelle : pourquoi ne pas laisser plus de place à l’art ? Laisser le soin à des artistes d’imaginer de nouveaux concepts ? » propose la voyageuse, rêveuse à l’idée d’une gare « que l’on a envie de photographier, lumineuse, propre, artistique« . Prévue pour 2023, la rénovation de la gare du Nord, laquelle devrait s’agrandir, accueillir une salle de concert, des espaces culturels et un parking à vélos, satisfera-t-elle ses envies ? A l’instar des passagers, la question reste en attente.