Pourquoi Paris attire autant de tournages de cinéma ?

Lieu de tournage privilégié pour les oeuvres françaises, la Ville Lumière met depuis quelques années les petits plats dans les grands pour attirer les productions étrangères. Avec un certain succès.


Un article écrit par Théo Blain & Bruno Lus


Sense 8
Sense 8 © Netflix

 

Une scène finale avec un feu d’artifice tiré du pied de la Tour Eiffel. Voilà un luxe que peu de scénaristes peuvent se payer. C’est le cadeau que se sont offert les créateurs de la série Sense 8 le 22 octobre dernier. Malheureusement pour eux, ce luxe n’a pas vraiment été du goût des riverains. Pour eux, la soirée a viré au cauchemar. Sur Twitter, des centaines d’entre eux se sont interrogés sur l’origine des « explosions », « détonations » et autres « coups de feu » entendus à proximité du Champ-de-Mars. Cause de ces craintes : le manque de communication de la ville. À la mairie, on reconnaît un « loupé » dans l’information de la population. Mais la Mission cinéma, chargée des demandes de tournage, réfute toute erreur. Elle met en avant la sécurité publique : « Tous les commissariats et les casernes de pompiers étaient prévenus et savaient donc quoi répondre aux éventuels appels. On a annoncé l’imminence du feu d’artifice sur les réseaux sociaux à 23h50. On ne pouvait pas donner l’information plus tôt car on aurait eu un phénomène de foule impossible à gérer. » C’est un cas d’école pour la capitale. Des demandes de plus en plus complexes débordent sur les bureaux de la dizaine d’employés de la Mission cinéma. Le récent tournage du sixième opus de Mission Impossible a donné un aperçu de l’étendue de l’extravagance hollywoodienne. À la tête de la Mission cinéma, Michel Gomez se souvient : « C’est le plus gros film jamais tourné à Paris. Le plus spectaculaire. Avec des scènes en hélicoptère, des cascades… Au niveau logistique, c’est le pire qui puisse arriver, puisqu’il faut bloquer des rues, réserver des places de stationnement… »

Mais les efforts de ses équipes ont été largement compensés : les deux mois de tournage ont coûté plus de 30 millions d’euros. La ville en récupère une part via les taxes sur l’hôtellerie et la restauration.

 

Crédit d’impôt et syndicat d’immeuble

Mission Impossible 6
Mission Impossible 6 © Paramount Pictures

 

Mission Impossible 6 incarne parfaitement l’effet crédit d’impôt, véritable appât à grosses productions. Depuis le 1er janvier 2016, cet abattement fiscal permet aux productions de bénéficier de 30 % d’allègement d’impôts lorsque les dépenses engagées en France dépassent 250 000 euros. Une réduction non négligeable pour Michel Gomez, qui en constate déjà les effets : « Il n’y a pas d’augmentation du nombre de films tournés à proprement parler. Mais, auparavant, les grosses productions étrangères venaient sur une période courte. Maintenant, elles font l’ensemble du film à Paris. Les nouveaux acteurs des séries télé viennent aussi tourner des séries entières. C’est par exemple le cas d’Amazon avec sa série Patriot en ce moment. »

Conséquence logique : certains sites sont occupés plus longtemps. La tâche – déjà relevée – de la Mission cinéma se corse. Une quinzaine de tournages ont lieu quotidiennement dans la capitale : courts et longs-métrages, films publicitaires ou shootings photos. Mais les décors les plus demandés, eux, ne changent pas : abords de la Tour Eiffel et de la Seine, immeubles haussmanniens, parcs et jardins ou encore des places comme dans Inception (2010), le blockbuster de Christopher Nolan. Charge à Michel Gomez et son équipe de jongler entre les emplois du temps des lieux et des équipes pour accéder aux requêtes du plus grand nombre.

Côté tournage, l’aspect logistique est confié au régisseur, interlocuteur quasi-unique de la Mission cinéma. Régisseur depuis une vingtaine d’années, Adrien Adriaco connaît bien les formalités. La plupart des demandes concernent le stationnement, mais certains cas nécessitent des rendez-vous réguliers : « On a beaucoup de discussions avec eux si c’est un film d’époque. On décortique chaque demande, et eux sollicitent de leur côté les différents acteurs, comme la voirie, pour voir si c’est faisable. »

Malgré les mauvaises surprises – « sur le tournage, on peut voir des ouvriers arriver et percer des tuyaux, si la voirie n’avait pas prévenu » – et les refus récurrents, les deux camps arrivent toujours à un compromis. Quitte à modifier (un peu) le scénario. « Sur Lucy, pour une course-poursuite rue de Rivoli, il a fallu demander l’autorisation de chaque immeuble devant lequel le personnage passait. Sur les 118 syndicats d’immeubles, j’ai obtenu 117 accords, et on a dû faire une ellipse dans la course de Lucy. »

Dans d’autres cas, le cahier des charges a beau être parfaitement respecté, le doute persiste. Jusqu’au dernier moment : « Pour Ne le dis à personne, on avait prévu de fermer le périphérique un dimanche. On avait déjà engagé 40 000 euros de frais et la veille, on ne savait toujours pas si ce serait possible. On a finalement pu y arriver après une réunion avec la préfecture, après avoir montré patte blanche. »

4 000 euros la journée de tournage dans les catacombes

Catacombes
© Les Catacombes de Paris

 

Les exigences des réalisateurs ont un prix. À Paris, le tournage dans la rue est gratuit. Seule condition : avoir reçu la double bénédiction de la Mission cinéma et de la préfecture de police. Cette formalité prend une dizaine de jours. Sur n’importe quel autre lieu dépendant de la municipalité, il faut payer une redevance journalière : parcs et jardins, cimetières, ponts, musées… Depuis 2002, c’est la Mission Cinéma qui la récolte. Il en va de même quant aux frais engagés pour des modifications de l’urbanisme (démontage de mobilier urbain, travaux de reconversion historique…). Pour tourner une journée dans les catacombes, il faut par exemple débourser 4 000 euros – la même somme que pour privatiser le Petit Palais. Le droit d’installer ses caméras dans le grand salon de l’Hôtel de Ville se négocie 3 500 euros. Pour les plus petits budgets, comptez 500 euros en moyenne pour un jardin municipal, 700 pour une bibliothèque. À cela s’ajoutent les éventuels frais de personnel à mobiliser pour sécuriser les lieux, ou simplement faire fonctionner le décor (électricité notamment). Majorations pour la tranquillité de la nuit ou du week-end, frais de stationnement… la facture totale peut vite grimper. Mais Michel Gomez l’assure : en cas de « grosse commande » il peut faire un geste. « On fait payer moins cher un court-métrage qu’un long. Pour les petites équipes, on essaie d’adapter les tarifs au budget de production. »

 

Sur les traces d’Édith Piaf

La Môme le film
La Môme © TFM Distribution

 

Autre lieu parisien incontournable : le métro. Mis en lumière dans Amélie Poulain (2001), il a un beau rôle dans Les Femmes de l’Ombre (2008), qui retrace le parcours de résistantes. Point commun à ces deux films comme à bien d’autres : les scènes ont été tournées dans la « station Cinéma » de la RATP, située Porte des Lilas. Fermée dans l’entre deux-guerre, elle accueille des tournages depuis les années 1970. « L’avantage évident, c’est qu’on peut refaire plusieurs fois les prises sans dépendre du trafic réel. Et la capacité d’accueil, de 100 à 150 personnes, permet bien plus de figurants ou de techniciens qu’un tournage public, qui ne peut avoir lieu qu’aux heures creuses et en équipe réduite », explique Karine Lehongre-Richard, responsable des tournages à la RATP. La location de cette station Cinéma coûte entre 15 et 17 000 euros la journée. Pour les plus cinéphiles d’entre vous, la mairie de Paris propose de nombreux circuits sur les lieux de tournage de classiques. Et, cocorico, les œuvres françaises sont mises en avant, comme La Môme ou Gainsbourg (vie héroïque). Seules six déambulations sur les lieux de films étrangers (dont Le Diable s’habille en Prada et Ratatouille) sont proposées. En attendant la mise à jour du catalogue dans les prochains mois, des associations proposent des balades thématiques par réalisateur, par quartier… Et, qui sait ? Peut-être qu’un jour le feu d’artifice de Sense 8 y figurera.