Lever le tabou des règles, un combat politique ?

Depuis peu, la question menstruelle se libère des tabous et entre dans le débat public. Sur Netflix, Instagram et dans les médias, les règles sont partout ! Entre les problématiques sanitaires et économiques, voilà un flux qui fait couler beaucoup d’encre !

Politique et ragnagnas

©Josefin on Unsplash

 

Début mars, Alexandra Cordebard, maire du 10e, l’annonçait au HuffPost : à la rentrée 2019, des protections hygiéniques seront mises à disposition des collégiennes des six établissements publics de l’arrondissement. « L’idée est de mettre en place un distributeur au collège, de préférence pas au milieu de la cour mais plutôt dans un coin où les jeunes filles se sentent en confiance » explique l’élue.

Mais quel rapport entre politique et ragnagnas ? Depuis quelques années émerge la notion de « précarité menstruelle » et avec elle des initiatives pour l’endiguer. Car si certains s’en tamponnent, il faut rappeler qu’être une femme a un coût, et pas des moindres. Plusieurs milliers d’euros sur toute une vie. Entre protections hygiéniques, anti-douleurs et sous-vêtements (eh oui, le sang ça laisse des traces…), chaque mois, de nombreuses femmes peinent à assumer cette dépense pourtant inévitable.

Les associations sont de plus en plus nombreuses à pointer le problème du doigt. Et si une première victoire semblait avoir été remportée en 2016 lorsque la TVA est passée de 20 à 5,5% – reconnaissant enfin le statut de produit de première nécessité aux serviettes et tampons – il semble néanmoins que la donne n’ait pas tellement changé… Tara Heuzé, fondatrice de l’association Règles Élémentaires qui collecte et distribue des protections hygiéniques pour les plus démunies,  soulignait dans le magazine Capital : « la baisse de la TVA n’a pas été répercutée sur les prix. Finalement, c’est un cadeau que l’on a fait aux marques ».

Le sang qui fait tâche

Récemment, Irène, une jeune activiste féministe, interpellait les réseaux sociaux sur la question de la précarité menstruelle : « Nous sommes vendredi 1er février 2019. Je m’appelle Irene, j’ai 20 ans et aujourd’hui je vais laisser mon sang couler dans Paris. Car si l’État refuse de payer pour nos protections périodiques, je le refuse aussi. »

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RÉVOLUTION SE CONJUGUE AU FÉMININ Aujourd'hui, vendredi premier février 2019, mon sang a coulé dans Paris. Car il était temps de remettre les choses au clair : quoi que vous pensiez, nous avons le dernier mot. Nous avons le pouvoir de décision. Vous avez beau ne pas vouloir payer pour nos protections, vous avez beau trouver ma performance inutile, sale, ignoble, vous ne pourrez pas empêcher nos flux se libérer. Nous payons le prix de l'oppression, le prix de la mysoginie, le prix des inégalités, vous n'allez quand même pas croire que nous allons en plus payer pour foutre du chlore dans nos chattes pendant que vous continuez de stigmatiser et diaboliser notre sang, nos poils et notre merde. Aujourd'hui, j'ai laissé couler mon sang pendant 12h et j'ai réalisé à quel point cela ne m'a demandé aucun effort, aucun courage, aucune force. Ma journée a été d'une normalité ahurissante, ce qui, j'espère, vous fera trembler de peur. Car oui, contrairement à ce que les pubs de tampons montrent, avoir ses règles est banale, normal, quotidien. La moitié de la population les a. Ainsi, vous qui nous voulez complexées, ignorantes de notre propre nature et silencieuses, vous qui nous voulez dans la précarité économique, subissez notre nature, notre rage et notre détermination. Je ne perdrai pas une seule seconde à débattre. Je ne demande pas la prise en charge des protections périodiques réutilisables (dans la mesure du possible) pour toutes les personnes menstruées. Je l'exige. Vous n'êtes pas d'accord ? Je tâche. Le sang coule et le sexisme tâche. LA RÉVOLUTION EST FÉMINISTE Photo : @eliz_za1 Merci à @lafloredumal , à @cdelastreet et l'équipe de @madandwomen , à @madmoizelledotcom et à @cyclique_fr pour m'avoir accompagnée aujourd'hui ❤️ Merci à vous pour tous vos partages et mots d'amour, et tout particulièrement à @28.jours et à mes bien aimées @clitrevolution ❤️ Ce n'est que le début 🔥 #monsangcoule #çatache #lesexismetache #paris #feminist #feminism #feministe

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Son opération baptisée Tout Tacher consistait à arpenter les rues de la capitale sans protection hygiénique un jour de règles. En baladant ainsi cette tache rouge sang sur son pantalon vert d’eau, elle laissait voir au monde cette tache qu’on se donne habituellement tant de mal à cacher. Une image visant à interpeller les pouvoirs publics et à les inciter à se saisir de la question du poids financier que les règles font peser sur les femmes.

Les règles de la honte

©Ayyappa Giri on Unsplash

 

Sur Netflix, le documentaire Les règles de notre liberté nous plonge dans l’étonnante aventure d’un village indien. Les femmes viennent d’y recevoir une machine à fabriquer des serviettes hygiéniques. Au delà de l’emploi qu’elle va créer, c’est aussi un moyen pour ces femmes d’accéder à des produits d’hygiène menstruel. En effet, le sujet des règles est tellement tabou en Inde que les femmes n’osent se rendre en magasin pour en acheter, préférant utiliser des chiffons. Un dispositif totalement inadapté, tant en termes de confort que d’hygiène.

On y découvre que le sujet est si tabou que personne ne semble savoir ce que sont et à quoi servent les règles. Interrogée par des jeunes filles sur l’origine des saignements, une vieille femme du village leur répond « seul Dieu le sait ». Plus loin, un jeune homme propose une autre hypothèse : « c’est une maladie qui touche surtout les filles. » Faux et re-faux ! Ce n’est pas une maladie et elle touche EXCLUSIVEMENT les filles.

Alors, que nous dit ce documentaire ? Premièrement, il révèle le tabou qui persiste au sujet des règles dans certaines régions du monde. Rappelons que début février une jeune femme est morte asphyxiée dans la « cabane menstruelle » de son village au Népal dans laquelle elle passait la nuit. Il s’agit d’un lieu où l’on envoi les femmes en exil à chaque menstruations… Une pratique interdite mais qui perdure par tradition.

Le film permet également de comprendre comment taire un sujet d’une telle importance participe à mettre les femmes au ban de la société. Car, sans solution pratique pour canaliser leurs flux, bon nombre de femmes décident de quitter l’école à l’arrivée de leurs premières menstruations.

Plus largement enfin, il révèle une ouverture dans notre société sur le sujet. Il y a quelques années, le thème n’aurait intéressé personne. Il aurait carrément mis mal à l’aise. Aujourd’hui on ose l’aborder plus frontalement. Outre sa diffusion à grande échelle via Netflix, en 2019, le film a remporté l’Oscar du meilleur court-métrage documentaire. Une victoire, car pour se saisir d’un sujet, faire avancer une cause, il faut avant tout le faire exister dans l’espace public. Cela, les artistes l’ont bien compris. Et, pour décorreler les règles de la honte, des comptes Instagram célébrant avec inventivité et poésie les menstruations commencent à émerger. On citera entre autres Pink BitsChanManHeyyyy ou Menstruation Magazine.

De quoi permettre aux femmes de se réapproprier ce phénomène ô combien naturel et aux autres de se rappeler qu’il s’agit d’une question de santé publique comme une autre !