Pourquoi aimons-nous tant les aires de repos ?

Ah, les aires de repos. Les sandwichs trop chers, les rangées de camions, les tables en ébène posées sur l’herbe fraîche. Mais pourquoi est-on à ce point attaché à ces drôles d’endroits ?  A l’approche des vacances, nous sommes allés vous poser la question.

« On commence à se sentir en vacances »

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Autoroute Grand Axe par luctheo (Image Pixabay)

 

Rares sont les familles françaises à ne pas s’y arrêter. Dans notre imaginaire, l’aire de repos est l’équivalent national des diners et motels américains – un passage obligé et emblématique d’un certain patrimoine. L’aire de repos, ce sont les journées de transport qui s’éternisent, des souvenirs d’enfance passés à attendre désespérément que la portière de la voiture familiale s’ouvre et nous libère. « C’était synonyme de vacances, mais également d’évasion : le moment où l’on pouvait enfin se dégourdir les jambes » relate Maxime, qui se rappelle des huit heures de trajet passés à l’arrière de la petite voiture paternelle, sans clim’ et par grosse chaleur. Erwan, 24 ans, affectionne également ces lieux – et leurs increvables rituels. Les sandwichs-triangles, les Pringles à cinq euros, la bouteille d’eau de deux litres, le café bien chaud – à deux euros. « Ce sont des évidences, comme la baguette chez le boulanger ! » assure-t-il.

Puis il y aussi les tables en bois pour déjeuner, ingrédient indispensable de cette ambiance pique-nique. « C’est un impératif pour moi, tant pis s’il a plu et que j’ai le pantalon mouillé en repartant » ajoute-t-il. Ses parents l’ont très tôt habitué aux grands trajets routiers, de la Savoie à Poitiers en passant par la Bretagne. Un tour de France impensable sans ces haltes bienvenues au milieu des arbres, entre supérette, tables et toilettes. « Après des heures dans l’austérité bitumière de la route, c’était un soulagement physique : tu ouvres la portière, sens l’air frais, tu te déplies enfin et tu as l’impression de mieux respirer » se souvient-il avec émoi. L’aire de repos est la madeleine de Proust des voyageurs amateurs, à l’image d’Antoine, trentenaire, qui en compagnie de sa femme a arpenté les aires d’Auvergne Rhône-Alpes, de la Drôme, de l’Ardèche, du Gard, de la Porte de la Drôme. Dès qu’il pose pied à terre, il commence à entendre des accents locaux, entrevoir des produits du coin. Le sourire au coin des lèvres, il se sent déjà ailleurs. « Une bonne aire, c’est un sas de décompression » témoigne-t-il.

Aire du temps

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Autoroute par luctheo (Image Pixabay)

 

Mais l’aire de repos ne se résume pas à un délire nostalgique. C’est une expérience sensorielle à part entière. En compagnie de sa femme, Antoine a dans l’idée de consacrer un guide aux plus belles aires d’autoroute. Histoire de louer celle de Lavaret par exemple – en Savoie – et « sa vue de dingue » mais aussi de rendre compte de « ces aires où l’on ne sait pas où aller, complètement hagards ». A la fois coin de cambrousse et lieu de surconsommation – aux prix exorbitants – l’aire de repos déroute par sa singularité symbiotique. « C’est un espace ‘neutre’ et ‘cheap’ dans lequel plusieurs catégories sociales se côtoient, ce qui est rare, mais qui prolonge aussi l’espace intime de la voiture » analyse Marie, fascinée par la façon dont ce lieu aussi impersonnel que familier met à nu « les habitudes primaires  de tout un chacun : pisser, manger, se reposer, s’engueuler, sortir le chien ou le chat ». De notre table ou de notre portière, l’on observe en spectateur d’un jour les scènes de la vie d’autrui : des couples qui s’engueulent, des petits vieux qui sortent leurs couverts, des enfants qui gambadent.

Toutes les générations s’entrecroisent dans ces aires sans âge. Cela contribue à en faire un espace flottant, en dehors du rythme de la vie de tous les jours, où tout semble accéléré. Erwan a pour habitude de s’égarer dans les rayons livres et CDs, entre les compilations des hits des années 2000, les guides touristiques aux iconos ringardes et « les magazines que tu ne pensais trouver que chez ton médecin ». Il erre dans les rayons, fait le plein de sandwichs, de chips et de saucisson, s’amuse des livres ou des voyageurs incongrus, dont il commente les allers et venues à l’instar d’une mamie radoteuse. L’aire de repos est l’une des rares occasions qui lui est donné de perdre son temps et de l’assumer. « Il flotte dans l’air un sentiment de temps qui ne passe pas, ou pas à la même vitesse que dans le vrai monde. Ce n’est pas tant un lieu d’attente qu’un lieu où l’on aime perdre du temps, sans s’en rendre compte » décrypte-t-il, pensif.  Il est d’ailleurs arrivé à Maxime de croiser des collègues de travail « du vrai monde » sur une aire, au milieu de nulle part. Surpris, il ne savait pas quoi leur dire tant il ne les imaginais pas dans un tel décor. C’est dire si l’aire de repos est comme une transgression à la vie ordinaire : on y délaisse nos repères et nos habitudes typiques du « métro-boulot-dodo ».

« C’est une oasis »

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« Rest Area » par Petrr (Flickr Creative Commons)

 

C’est d’ailleurs pour son caractère « hors du temps » que Maxime n’oubliera jamais cette escale nocturne aux abords d’une longue autoroute. « L’atmosphère est particulière la nuit, les néons éclairent les boutiques pratiquement vides, sur fond de radio, on avait l’impression d’être dans un lieu abandonné mais cosy » décrit-il. Il s’y est senti en sécurité. Car malgré le charivari des camions qui s’étalent en file indienne et les disputes de famille, l’aire de repos est comme une bulle. Si bien que Marie y accepte tout, des objets ringards (« tout cela fait partie du folkore de l’aire d’autoroute ») aux toilettes turques avec la radio diffusée en fond – « C’est comique ! » nous assure-t-elle. Mais plus qu’une parenthèse plus ou moins enchantée, c’est également une tradition que l’on transmet de génération en génération. Depuis qu’il est lui-même conducteur, Erwan jubile d’avoir pu adopter son propre rythme de croisière. Il s’arrête toutes les heures et demie, se grille une cigarette, se détend comme il le souhaite, quitte à retarder son arrivée d’une demi-heure. A ses yeux, comme le premier appart’ financé par ses propres moyens ou la première voiture, l’aire de repos investie en solo est synonyme de liberté.

« C’est une oasis » approuve à l’unisson Antoine, dont le point de vue a lui aussi bien changé au fil des routes. Aujourd’hui père de famille, le routard se remémore les réflexes de ses propres parents. Il aime ces espaces aux magasins envahis par la clim’, les jouets et les confiseries. Un break plus que jamais obligatoire « entre deux sessions de matraquage type : c’est encore loin ? ou : il faut que je fasse pipi ! » explique le pater familias d’un air amusé. Lui se plaît à regarder ses enfants foncer vers ces lieux de transition qui sont presque devenus « des aires de jeux pour kids« . Il lui arrive même de refaire de la balançoire. Pour mieux se rappeler des instants agréables passés dans ces curieux endroits aux noms pittoresques. Finalement, l’aire de repos est comme un héritage. Un lieu définitivement hors du temps.


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