Pourquoi les photomatons nous fascinent-ils autant ?

De l’intrigue du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain aux couloirs du métro où ils s’immiscent, les photomatons restent un symbole fort de l’imaginaire parisien. Et l’on a voulu savoir pourquoi. 

De Paris à New York

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« Le photomaton » par banlon1964

 

Le photomaton est un dinosaure de la culture parisienne. C’est effectivement à Paris que le français Ernest Théophile Enjalbert met en place le premier système d’automate actionné par une pièce de monnaie. Nous sommes alors en 1889. Mais le principe de la cabine photo automatique se développe dans le courant du siècle suivant et à New York, sous l’impulsion d’Anatol Marco Josepho. Succès oblige, celui-ci voit son concept racheté dans les années 20 – pour un million de dollars ! – puis exporté par l’entrepreneur new-yorkais Henry Morgenthau, dans le cadre de la société Photomaton Inc. Le photomaton va dès lors s’implanter en Europe et voir son usage évoluer. Il faut attendre la Seconde Guerre mondiale pour qu’il passe de divertissement (limité aux fêtes foraines) à usage administratif – exploité pour les papiers d’identité. Mais la machine n’en perd pas pour autant son âme.

Car le photomaton est une création « technique, ludique, avant-gardiste » affirme l’historien de la photographie Michel Poivert. Il est le terrain de jeu des Surréalistes qui, menés par André Breton, en font une source d’expérimentations. Dans les sixties, c’est Andy Warhol qui l’investit et joue du format « sériel » proposé par l’outil – un délice de portraitiste. Si à l’instar du cinématographe le photomaton est indissociable du Paris poétique des années 1920, il est aussi l’héritier des photographes de rue, « présents en France jusqu’à l’après-guerre« , note l’érudit. Entité hybride, il est depuis devenu « le chaînon manquant entre le dispositif argentique et le numérique, combinant l’attente de l’un et la qualité de l’autre« . Bien avant le selfie, le photomaton démocratise l’autoportrait, l’offre aux citoyens. Ce n’est ainsi pas anodin si « cette machine ressemble à un isoloir de vote » s’amuse Michel Poivert.

Machines à souvenirs

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« 3 mm » par sars_amandi (Flickr Commons)

 

Cette vocation démocratique fait la force de la machine. Car des supermarchés aux couloirs de métros en passant par les bars les plus trendy, le photomaton a beau s’implanter partout dans la capitale, il n’en est pas pour autant impersonnel. Chaque parisien.n.e pourrait narrer la petite histoire qui le lie avec ce drôle d’engin.

C’est le cas de Juliette, vingtenaire qui confesse son utilisation « assez compulsive » des photomatons. Pour elle, il s’agit d’une expérience sociale. Tirer les rideaux. S’introduire dans la cabine. Y aller avec des proches ou des ami.e.s et, l’espace d’une poignée de minutes, se contorsionner suffisamment pour rentrer dans ce cadre minuscule. « Il faut être créatif ! Et comme le photomaton prend trois photos d’affilée, l’on laisse vite libre court à son imagination, car c’est trop bête d’avoir trois clichés identiques » raconte-t-elle. L’on grimace, l’on rigole, l’on s’offre une parenthèse enchantée et aventureuse, loin du brouhaha alentours et du monde qui grouille hors de la cabine. Résultat, l’on en ressort avec des souvenirs instantanés et l’impression que « ces photos sont uniques, puisqu’elles captent un moment de joie et en font un objet palpable, à une époque où tout est numérique« .

Car à l’heure d’Instagram, le succès de l’engin ne faiblit pas. Mieux, à l’instar du jetable, il revient à la mode. Patricia conçoit aisément cette rétromania. Photographe quadra, elle se revoit, plus jeune, à classer ses clichés dans son salon, passer des heures à les éplucher. « La photo papier est restée bloquée à une époque » médite-t-elle en pensant au flux de photos numériques qui, à l’écouter, « se perdront dans la masse« . Alors que l’on a tendance à shooter Paris en long, en large et en travers afin de tout déverser sur les réseaux sociaux à grands coups d’hashtags, le photomaton nous offre une proximité plus réelle, bien moins virtuelle de ces flâneries-là, dans la mesure où « l’on est toujours plus proche d’une image quand on la tient en mains« , remarque l’artiste. Ni retouche ni filtre, mais des « one-shot » forcément imparfaits et spontanés, conçus dans l’urgence de l’instant, excitants comme peut l’être l’effervescence de la ville. Patricia appelle cela des « photos volées« . Des bribes de vie que « l’on choppe au vol« . Et qui, délice d’esthète s’il en est, finiront jaunis et cornés.

« Comme un don »

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« Kissing » by Sascha Kohlmann (Flickr Commons)

 

Aujourd’hui, le photomaton incarne le chic parigot. Designé par Philippe Starck, vénéré par les influenceurs, réapproprié par les prestigieux studios Harcourt. Sans pour autant se résumer à une bête attraction. « Le photomaton est un bon moyen de documenter nos changements physiques au cours des mois et des années » explique Aliocha, jeune photographe parisien qui n’est pas insensible à l’attrait artistique de cette machine indissociable du paysage urbain. « Les photos qui en ressortent sont sans fioritures, ce sont des clichés « bruts » qui démontrent qu’il y a beaucoup à faire dans cet espace pourtant si réduit » développe-t-il. Ce qu’il chérit, c’est ce suspens qui précède le développement de la photo. Quelques minutes seulement, mais beaucoup de possibilités, car « il y a toujours des surprises, parfois des bonnes, souvent des mauvaises« . Lorsqu’il part en reportage, Aliocha emporte toujours un polaroid afin d’offrir directement la photo à la personne immortalisée. Il envisage en ce geste amical « une forme de don« , riche de sens. C’est aussi ce que propose le photomaton : la mise en place « d’un échange » physique entre l’humain et la machine.

Rien de surprenant alors à voir cette cabine s’imposer comme l’une des vedettes du Fabuleux destin d’Amélie Poulain, le film qui aux yeux des touristes synthétise l’essence de Paname. Jean-Pierre Jeunet en fait le ressort d’une intrigue quasiment policière dont la résolution est à chercher du côté de la Gare, à quelques foulées de Montmartre. Romanesque, le photomaton est selon Michel Poivert « comme un petit théâtre« . Sa dimension narrative façon « quatre photos en une » ne cesse encore de susciter les plus insolites initiatives. Comme le Hurlorama par exemple : dans cette cabine, vous devez crier pour que la photo soit prise, et vous avez la possibilité , petite extravagance moderne s’il en est, de disposer du résultat sous la forme d’un Gif animé. Preuve en est que le photomaton a encore beaucoup d’histoires à (nous) raconter.


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