Pourquoi tenir un journal intime en 2019 ?

C’est une pratique qui nous replonge en adolescence. On se souvient du petit carnet planqué sur la table de chevet, le stylo-plume assorti à portée de main, et un cadenas peu robuste pour protéger le tout. Mais loin d’en être resté à nos années collège, le sacro-saint journal intime traverse les époques. Même à l’heure des tweets et des stories Instagram, certain.e.s s’efforcent encore de noircir ses pages. Pourquoi donc ? Témoignages. 

« Une grosse addiction »

« 16-11-09 Homework Love » by Bethan (Flickr Creative Commons)

 

Oui, le journal intime est une madeleine de Proust. Parlez-en à Léa, vingt-et-un ans, et elle vous évoquera direct’ sa semaine de classe verte. C’est à l’âge de huit ans qu’elle a pris goût à l’écriture introspective. Depuis, elle ne s’est jamais arrêtée et conserve sa douzaine de carnets comme autant de petits trésors. Des jardins secrets composés d’anecdotes et de rêves, de songes et de poèmes. Elle aime à les relire pour ressentir le vertige du temps qui passe : au gré des années, les histoires de copines et les retranscriptions des menus de la cantine ont été supplantées par des réflexions bien plus profondes. Aujourd’hui, elle envisage son journal intime comme un ami de longue date, rassurant et fidèle. Cela la rassure de voir sa vie « consignée sur papier, immuable ».  Comme une sorte de remède à la mélancolie. D’ailleurs, Léa écrit beaucoup plus quand la tristesse l’assaille. Parfois, elle s’ennuie. Mais là encore, elle écrit : « tu te rends compte en tenant un journal intime que chaque jour est intéressant en fin de compte, car même le vide crée des sensations différentes ».

Valentine connaît bien ce sentiment. Pour cette littéraire de vingt-six ans, tout a commencé à l’âge de sept ans. A l’époque, elle note dans son journal intime – avec cadenas en sus – ses plus beaux râteaux d’école primaire. Le début d’une longue histoire d’amour et d’une « grosse addiction ! » rit-elle. Car l’ado qu’elle devient ne peut se passer de son carnet, « un véritable espace de libertés » face à une mère très intrusive. Aujourd’hui, cet objet est encore un refuge pour elle. Elle y extériorise ses sentiments et narre ses relations amoureuses, listent les choses qui lui plaisent ou la blessent, les souvenirs qu’elle souhaite conserver, entre billets de trains et tickets de cinéma. En s’étoffant, ce journal est devenu l’herbier de sa vie sentimentale. Elle ponctue ses confessions d’aquarelles et de citations inspirantes. « Contrairement aux réseaux sociaux, personne n’est là pour me juger. Cela me fait du bien de pouvoir inscrire : j’ai fait ça, j’en suis fière. Ça m’aide sur le plan pro et perso » dit-elle.

« C’est comme mon bouquin à moi »

« Diary writing » par Fredrik Rubensson (Flickr Creative Commons)

 

Le journal intime permet à celles et ceux qui le nourrissent de se ressourcer. Prendre du recul sur une existence trop accélérée et se désintoxiquer des émotions exacerbées du web. Car ce n’est pas un trip narcissique qui guide le stylo, mais quelque chose de plus fort : une sorte d’expérience sensorielle. « Pas besoin de brancher quoi que ce soit sur secteur ou d’avoir de la 4G : ta main et n’importe quel stylo suffisent » explique Océane. Cette libraire vingtenaire tient un journal depuis ses treize ans – elle en cumule désormais huit – et y raconte tout : ses journées, une à deux fois par semaine, mais aussi ses rêves – « pour m’en souvenir ». Sans oublier ce qu’elle nomme poétiquement « [ses] points émotionnels« . Aventures fougueuses d’un soir, vagues à l’âme épisodiques, « crushes », petits états des lieux de sa santé mentale. « C’est comme mon bouquin à moi ! » s’amuse cette férue des belles lettres. Un raisonnement qui tombe sous le sens : on ne compte plus le nombre de journaux intimes qui constituent notre patrimoine littéraire personnel, des Journaux d’Anaïs Nin, Franz Kafka et Stendhal à celui d’Anne Frank, des écrits intimes fascinants de Kurt Cobain à ceux de Simone de Beauvoir.

D’ailleurs, Léa elle aussi noircit toutes ces pages dans un but purement créatif. Son journal intime n’est pas qu’un pense-bête, loin de là. Elle y pratique l’écriture automatique (comme les Surréalistes), couche ses sentiments sur papier, y rédige des poèmes et des chansons. « J’ai l’impression que la plume file sur le papier comme les pensées dans ma tête. J’y vois clair, j’avance, et parfois cela fait disparaître la négativité, les ondes de tristesse ou de frustration » nous explique celle pour qui un petit carnet n’est pas simplement un confident mais « une forme de catharsis créatrice », ni plus ni moins. Elle entretient avec lui un rapport organique. Thérapeutique, même. Posément, elle ajoute : « en cas de journée déprimante, il m’est indispensable de prendre un cahier et de tout noter : cela rend la souffrance utile »

« Mon escape game perso »

« Diary writing – 38-39 » by aoskilinn (Flickr Creative Commons)

 

Une exigence littéraire qui galvanise Stéphanie. Cette trentenaire s’est convertie au journal intime sur le tard, en se replongeant dans la lecture du Journal de l’écrivain Jean-Patrick Manchette. Cela ne fait que quelques semaines que la néophyte griffonne avec assiduité. Elle accueille son cahier 17×22 cm – dont les pages sont ponctuées de stickers Satanas et Diabolo – comme « un espace identifié et rassurant ». Cette journaliste expérimentée se permet d’écrire sans la moindre pression ou directive, libre. Lorsqu’elle pointe son stylo-feutre sur ses cahiers Clairefontaine, elle se sent éprise du « stream of consciousness » cher à Virginia Woolf : « il n’y a rien d’autre que la création qui va et vient dans un mouvement perpétuel » décrypte-t-elle. On pourrait croire qu’au bout de ce geste se trouve la fatalité – ce sentiment de vide existentiel qui nous bouscule au quotidien. Mais au contraire, tenir un journal est à ses yeux « une voie de sortie dans [son] escape game perso« . Une issue de secours face à nos tourments trop souvent tus et ravalés. L’idéale manière de tout dédramatiser, à en croire notre interlocutrice. Et, une fois le carnet posé sur la table de chevet, de respirer un peu mieux.

Léa connaît cette  sensation de bien-être. Elle est récemment retombée sur son journal de quatrième. Sortir cet objet du grenier lui a permit de redécouvrir ses attentes et ses rêves d’antan, déjà empreints d’une certaine maturité. Loin de se complaire dans le passé, elle perçoit le journal intime comme un tremplin. L’opportunité de faire le point et de repartir du bon pied. Non sans une pointe de nostalgie, bien évidemment. « La quête de sens, le besoin de se sentir utile, de faire bouger les choses, tout cela se retrouve d’un journal à l’autre. C’est incroyable comme les mots de 2012 résonnent encore en 2019…« .


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