Que nous racontent les passagers du RER ?

Sorti le 8 avril dernier, le captivant ouvrage-collectif Les passagers du RER (Editions Les Arènes) entremêle articles de journaux, extraits de romans, analyses de sociologues et études d’urbanistes afin de répondre à une question plus complexe qu’il n’y paraît : quels sont vraiment “les passagers du RER” ? Quels enseignements ce moyen de transport si diabolisé nous inculque-t-il sur la capitale et les habitudes qui caractérisent sa population ? Réponses en compagnie du coauteur Adrien Poiatti, ethnologue à l’université Paris-Nanterre.  

Qui est le « passager du RER » ? Appartient-il à une classe sociale particulière ?

Entre les fins de ligne et Paris-Centre, ce ne sont pas les mêmes classes sociales qui investissent le RER. Mais de façon générale, le plus gros du traffic se compose de travailleurs, qu’ils soient cadres ou ouvriers. Des individus qui le prennent fréquemment, le matin et le soir, et se dirigent vers de vrais points névralgiques comme La Défense. En le prenant à d’autres moments de la journée l’on tombe sur des personnes tout à fait différentes. Les petites mamies qui se rejoignent à leur point de chute habituel par exemple. Beaucoup m’ont dit que le RER était plus agréable l’après midi. Ils sont trois millions à le prendre au quotidien donc l’on constate que les usagers diffèrent en fonction des lignes et des stations. Il y a plusieurs RER. La diversité est bien réelle. 

Ce passager, justement, quel usage fait-il du RER ?

Le RER a l’image d’un espace utilitaire, purement instrumental. Les passagers jugent généralement le RER en terme d’efficacité : s’il est à l’heure, rapide, etc. Mais en creusant l’on comprend mieux la relation intime entre le RER et ses voyageurs. L’anonymat y est très pesant. Les usagers se réfugient dans leur bulle  et leur attitude découle de cela. Cet anonymat marche lorsque l’on se contente de croiser des gens dans la rue mais est tout de suite plus compliqué quand l’on est enfermé dans un espace réduit avec quelques personnes durant un moment T. C’est pour cela que le sociologue Erving Goffman a théorisé le concept de “l’inattention civile” : il désigne le mécanisme de sociabilité urbaine, à savoir la manière dont l’on se comporte entre anonymes au sein d’un transport ou d’un ascenseur, afin de garantir l’harmonie sociale. Par exemple, l’on évite de trop observer les gens en face de soi.

A ce titre, l’usage du smartphone par le voyageur est éloquente. Il l’emploie comme un support de diversion – comme l’est un magazine dans une salle d’attente. Le casque plaqué sur les oreilles est également une réponse à la stimulation auditive que provoque le RER. Mais en été, avec la foule grouillante qui s’amasse, l’atmosphère du RER devient plus invivable. La dimension physique et sensorielle prend le dessus. Le masque social dont l’on fait usage pour résister à une forme de saturation nerveuse craquelle plus aisément.

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142 : « Paris Batignolles » de Phil Beard (Photo Flickr Creative Commons)

Comment expliquer la dimension oppressante du RER ?

L’angoisse des voyageurs est réelle. Quand je suis venu les interroger dans le wagon ils n’étaient pas toujours très ouverts pour répondre à mes questions – le casque sur les oreille, le téléphones à la main. Certains sont comme “en apnée” durant leur trajet. Ils ont l’impression d’être enfermés. La réalité des agressions au sein des transports est indéniable. Pour les voyageuses, par exemple. En fin de ligne, elles peuvent se retrouver seules dans un wagon,  « à la merci” d’une mauvaise rencontre. Et elles peuvent tout aussi bien subir des agressions au sein de la foule, quand le wagon est rempli. Mais plus encore, l’on observe une forte anticipation de la violence par le voyageur. Des éléments d’incivilité, même des micro-expériences négatives, vont venir renforcer sa paranoïa aiguë.

De par la mixité sociale intrinsèque qui le compose, et la longueur de ses lignes, le RER exacerbe certains stéréotypes. L’on observe, plus que dans aucun autre transport, la force symbolique de certains “signes de reconnaissances” visuels, comme l’accoutrement de celui qui monte dans le wagon.  Des signes de reconnaissance, de “bonne foi sociale”, que l’on assimile tous malgré nous.

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« La petite ceinture » par sylvie rozenfeld (Flickr Creative Commons)

Ce regard du voyageur, peu enthousiasmant, a-t-il évolué au gré des années ?

Le RER est né dans les années soixante-dix d’une image très futuriste. C’est un enfant de l’utopie qui s’est retrouvé confronté à la réalité. L’idée était de relier Paris et la banlieue à une époque où l’économie était plus florissante. Mais suite à son émergence vont apparaître de nombreuses problématiques : les soucis économiques des banlieues,  la fin des Trente Glorieuses, le chômage. Le voir évoluer revient à suivre la succession des crises de la société française. Cette ambition de mobilité originelle qui est la sienne s’est révélée plus compliquée que prévue. Car à l’origine, le RER éclot d’un principe : vendre une distance en échange de temps. Le souci est que, plus le temps s’allonge, plus les gens ont l’impression d’être volés de leur temps. Le contrat de base ne marche plus.

Les voyageurs ont donc la sensation de se faire avoir, d’être dépossédés de leur rapport à l’espace, au temps et à l’identité. Pour eux, c’est un échec et beaucoup le disent d’ailleurs : “le RER, c’est la galère”. En ce sens, il est amusant de constater que les moments d’exaspération mutuelles, c’est à dire les réactions sonores des voyageurs face aux soucis que peut rencontrer le RER (retards, accidents-voyageurs), sont  des moments de grâce. Les gens se remettent enfin à parler ensemble, il y a plus de cohésion de groupe.

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« 1996-0044 – SNCF – BB16021 » par Renaud Chodkowski (Flickr Creative Commons)

A l’évoquer ainsi, l’on pourrait penser que le RER est simplement un espace déshumanisé. Or, votre réflexion démontre que chaque voyageur le personnalise, y injecte ses pratiques, son histoire. Le RER est-il plus « intime » que l’on ne pourrait le croire ?

Si le RER n’a jamais été un lieu de rencontres ou de discussions, les voyageurs personnalisent leur trajet par le biais de leur smartphone : ils soutiennent une forme de “continuité numérique” ritualisée en jouant à Candy Crush, en poursuivant leurs conversations SMS de la veille, en continuant leur vie d’une certaine manière. Ils ne sont pas tout à fait dépossédés. Les voyageurs  bidouillent en permanence avec leur technologie afin de retrouver une forme de cohérence personnelle. C’est tout un équilibre qui s’effectue entre le respect de la coprésence dans l’espace et le développement d’une histoire plus intime. Une intimité que l’on remarque parfois : des sourires s’affichent sur leurs visages dès qu’ils textotent avec leurs proches.

En échangeant avec eux, l’on comprend que les utilisateurs réguliers entretiennent une relation particulière avec le RER – un rapport au chemin parcouru, aux stations, à leurs mutations. Derrière la dimension utilitariste, cette liaison plus singulière est une forme de résistance. C’est comme une station-essence que vous emprunteriez trois fois par semaine. Ce n’est plus juste une station, c’est votre station. L’effet de répétition et d’habitudes nourrit cette impression. C’est pour cela que ce n’est pas évident de trouver une ligne claire lorsque l’on cherche à narrer le grand récit du RER. Car dans le vécu des voyageurs, l’on trouve déjà mille histoires différentes.

Les Passagers du RER – (Collectif)
Editions Les Arènes – 304 pages.