Que pensent les Parisiens de la station Châtelet ?

Dans l’imaginaire hexagonal, le métro Châtelet – Les Halles souffre d’une réputation aussi peu reluisante que la fameuse ligne 13. Faut-il sauver ce point de rencontre que l’on nomme le “dixième cercle de l’enfer” parisien ? On a pesé le pour et le contre en vous donnant la parole.

 

« Châtelet, c’est le vrai Paris »

quai de la station Châtelet
©Julian Schüngel CC BY-NC-ND 2.0

 

Débarquer à Châtelet, c’est s’aventurer vers l’inconnu. Dans la plus grande gare souterraine d’Europe, fréquentée chaque année par 48 millions de voyageurs, s’entrecroisent pas moins de cinq lignes (1, 4, 7, 11, 14), déclinées au sein d’un ensemble souterrain fait de couloirs à rallonge, d’escaliers qui n’en finissent pas, de tapis roulants où l’on se bouscule et de virages divers. Dans l’inconscient parisien, ce carrefour stratégique est considéré comme un labyrinthe digne de celui du Minotaure. La culture web n’a pas loupé cette réputation de purgatoire où fourmillent les âmes. « A la recherche de sa correspondance à Châtelet, il vit dans le métro depuis 17 ans » titre ainsi l’un des articles les plus consultés du site parodique Le Gorafi, tandis que Konbini détourne la série à succès Prison Break en collant au corps tatoué de Michael le plan non pas de son pénitencier, mais du fameux enfer souterrain.

« C’est comme si on avait coulé tout ce qui ne va pas à Paris dans du béton. Sa foule, sa vitesse, sa déshumanisation de tous les instants. Châtelet, c’est un Paris miniature qui en exacerbe tous les aspects. Pas le Paris des cartes postales. Le vrai Paris, entortillé à sa banlieue et à ses démons » déplore en ce sens Vincent, 24 ans, Parisien pure souche. Né dans la capitale et habitant d’Aubervilliers depuis de nombreuses années, cet étudiant en lettres à la Sorbonne arpente régulièrement les voies sinueuses de cette station arachnéenne dont les proportions laissent pantois. A ses yeux, Châtelet est comme le trop long niveau d’un jeu vidéo laborieux. Un seul but lui importe dès lors : « s’en extraire le plus vite possible« .

 

« Je passe ma vie à Châtelet ! »

Escalator de la station Châtelet
©Mahkeo on Unsplash

 

L’image qui colle à la rétine du jeune voyageur est celle d’un lieu anxiogène débordant d’anonymes dépourvus d’empathie. Auteur de l’étude sociologique Le voyageur au sein des espaces de mobilité, Marion Tillious voit en cette atmosphère quotidienne une réalité brutale qui nous ramène aux entrailles même du système ferroviaire hexagonal. « Au début du XXe siècle le réseau de tramways était extrêmement développé, mais il a été totalement démantelé pour laisser la place à la voiture. Dès lors, on a mis les classes populaires sous terre » raconte la chercheuse. « Il y a donc une injustice sociale fondamentale dans le fait de se retrouver à Châtelet ! »  ironise celle qui déplore « cet environnement malsain, dépourvu de chefs de station à même de guider les voyageurs, où ce n’est pas tant l’agression alentours qui irrite mais le fait d’adopter soi-même un comportement agressif pour se déplacer« .

Mais n’en fait pas t-on un peu trop avec ce point de rendez-vous crucial pour habitués du Forum des Halles ? Margot pense que si. Cette consultante de 29 ans passe sa vie entière à Châtelet. Depuis cinq ans, cette résidente de Porte de Gentilly s’y rend tous les jours. Le matin entre 9h et 10h, puis le soir entre 18h et 20h, mais aussi le weekend. « Soit pour aller dans le quartier des Halles, choper la ligne 11 et aller voir les potes à Jourdain, Belleville, ou bien choper la 14 en sortant du taff et aller à Olympiades me faire un bon chinois, ou la prendre côté Saint-Lazarre puis choper la 13…« . Ce qui lui plaît chez Châtelet, c’est sa signalétique. Simple, apparente, précise : il lui suffit simplement de suivre la couleur de sa ligne de métro. « Du coup, aucun souci logistique. C’est immense mais je sais que si je prends n’importe quelle sortie, je serais dans le quartier des Halles. Ailleurs, on peut se retrouver coincés à cause du flux, à trépigner pendant 30 secondes derrière les gens, comme dans les looooongs couloirs de République, Bastille, Gare de Lyon. Mais pas à Châtelet ! » achève-t-elle.

 

« Châtelet, une ville dans la ville »

entrée de la station Châtelet
©Guillaume DavidCC BY-NC-ND 2.0 / Flickr

 

De ce nœud de transports tantôt raillé tantôt fustigé, à peine Margot déplorera-t-elle « son esthétique vraiment moche, comme si Châtelet était constamment en travaux depuis quatre ou cinq ans« . Qu’elle amuse, plaise ou indigne, la station a au moins le mérite de faire réagir. « Pour moi, Châtelet représente Paris, alors que c’est pourtant le moins parisien des lieux. A l’intersection de toutes les lignes, il ressemble plus à une annexe de la banlieue qu’à Paris intra-muros. C’est un non-lieu, puisque c’est une gare doublée d’un centre commercial. Je me suis fait la réflexion en y allant hier : je ne me suis même pas rendu compte que j’étais à Châtelet, j’y suis juste passé. C’est une ville dans la ville » ajoute encore Vincent.

Mais cette ville dans la ville pourvue de repères visuels plutôt graphiques, « univers souterrain très restreint de tunnels et de voûtes » comme l’énonce la chercheuse, Jean-Michel Leblanc la perçoit, lui, comme « le cœur de Paris« . Oui, confesse ce responsable du patrimoine à la RATP, sa logique de construction peut dérouter. « Puisque largement tournée d’un quart de tour, cette morphologie des lieux perturbe les repères habituels que l’on peut avoir (nord, sud, est, ouest) » précise notre interlocuteur. Pourtant, affirme sans hésiter le spécialiste des voies urbaines, les faits sont là : « La prouesse de Châtelet est d’assurer chaque jour une circulation fluide malgré des fréquences de trains très rapprochées. On fait au mieux pour que les voyageurs puissent se déplacer le plus facilement possible. Ce n’est pas évident, car c’est un espace vaste… quasiment une ruche ».

Peut-être faut-il dès lors redonner sa chance à cette ruche où, à en croire la légende, certaines abeilles se seraient égarées depuis 17 ans ?