Se déplacer à Paris avec un handicap au quotidien, ça ressemble à quoi ?

Quinze ans tout pile après l’adoption de la loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées de 2005, Emmanuel Macron a présenté les mesures de sa « Grande Cause du Handicap ». Pour mieux comprendre la réalité quotidienne qui se cache derrière ces promesses, on a rencontré plusieurs Parisien.ne.s en situation de handicap et on a parlé d’un point qui fâche : l’accessibilité aux transports en commun et, plus largement, les déplacements au sein de la capitale. Alors, la mobilité à Paris avec un handicap, ça donne quoi ? Callista, Didier, Esther et Laurent nous expliquent.

Les transports à Paris en situation de handicap : un constat pas très joyeux

Transports handicap paris : quai de Barbès @ Camille Veillard
@ Camille Veillard

Neuf stations sur 303 accessibles aux personnes en situation de handicap moteur. Soit avec des ascenseurs au lieu des innombrables escaliers. Seule la ligne 14 l’est totalement, avec des ascenseurs à chaque arrêt. Voici le constat affligeant des métros à Paris. Un message fort envoyé aux personnes à mobilité réduite, renforcé par l’absence d’assises sur des quais de plus en plus nombreux. Oui, les lignes ne sont plus toutes jeunes et certaines stations se trouvent sous des immeubles, ce qui complique les choses, on le sait bien. Mais, comme le dit Nicolas Merille, le directeur d’APF France Handicap, les personnes en situation de handicap, pour la plupart, ne réclament pas une accessibilité totale, mais un signe d’une évolution en ce sens : « Nous ne demandons pas 100% d’accessibilité dans le métro parisien. Nous savons que c’est impossible. Mais il y a certains cas où il est vraiment possible d’évoluer. »

Métro Paris handicap : sortie métro escaliers @ Camille Veillard
@ Camille Veillard

Ce constat posé, tentons de rester positif.ve.s et rappelons que des efforts ont été faits pour adapter les bus et les trams. Aujourd’hui ils sont entièrement accessibles aux personnes à mobilité réduite et notamment aux utilisateur.rice.s de fauteuil roulant à Paris (et à environ 80% pour les bus en banlieue). Laurent a 54 ans et est paraplégique depuis la naissance. Il habite Paris depuis une trentaine d’années et a constaté une évolution évidente. « Quand j’avais 20-30 ans, tous mes déplacements étaient en fauteuil ou bien en taxi, mais les chauffeurs sont tellement désagréables. Maintenant, ça fait une bonne quinzaine d’années que les bus sont accessibles donc je fais la majeure partie de mes déplacements ainsi. Je ne prends quasiment jamais le métro et le RER car c’est impossible. »

Si Laurent peut se déplacer en bus, l’expérience n’est pas toujours agréable et est même, selon lui, très pénible 20% du temps. Pourquoi ? D’abord parce que, pour des raisons de sécurité, il doit s’installer à l’emplacement dédié aux personnes en fauteuil roulant d’une manière bien précise. « Tu dois entrer dans le bus et faire un demi-tour sur toi-même, dos à la route. C’est très compliqué de faire cette manœuvre, surtout quand le bus est bondé. Parfois les chauffeurs m’obligent à le faire. Sinon tu dégages. » Tout un art donc de respecter une règle qui n’a clairement pas été pensée par une personne en fauteuil roulant. Ces 20% désagréables, c’est aussi une phrase récurrente : « Il sort où le fauteuil ? », lancé par le chauffeur à l’attention de Laurent. Question à laquelle il a appris à répondre avec humour, fort de l’expérience d’une vie. « C’est une facilité de langage, pas de la méchanceté. »

Transport métro PMR Paris : placement fauteuil roulant bus @ Kaourou Balthazar Magassa
@ Kaourou Magassa

 

Didier a 70 ans et est devenu aveugle à 52 ans, après une perte progressive de la vue à partir de ses 40 ans. Il est né à Paris et habite le 20ème arrondissement depuis 1998. Les bus, pour lui, c’est une tout autre histoire. « Le bus est imprenable. Il y a une station à côté de chez moi, il y a 6 bus qui passent. J’entends le bruit d’un bus, mais je ne sais pas si c’est le mien, si c’est le 38, le 64 ou un autre. Donc je ne prends pas le bus et préfère allonger mon temps de trajet en prenant le métro et le tram. Le tram est très praticable avec des annonces sonores sur tout le réseau.” Ces annonces sonores des arrêts, on les retrouve également sur certaines lignes de métro et de RER, comme les lignes 1, 9 et 14. Mais ce n’est pas le cas de toutes : Il faut alors que je compte sur mes doigts pour ne pas rater ma station, c’est complexe. Quand je perds le fil, je demande à des gens”. En revanche, toutes les stations sont désormais équipées de bandes rugueuses reconnaissables sur les bords des quais, au pied et au sommet des escalier, ce qui facilite grandement ses déplacements. 

La rencontre avec les usager.e.s : pas toujours agréable

Les transports en commun, ce sont aussi et avant tout les usager.e.s et leur éventuelle bienveillance. Commençons par dire une chose pour ne braquer personne : oui, certaines personnes se proposent spontanément de laisser leur place à des personnes à mobilité réduite. Callista, une Parisienne de 31 ans, est atteinte d’une paraplégie partielle depuis un accident survenu il y a 6 ans. Elle a, entre autres séquelles, des difficultés pour se déplacer et des douleurs neuropathiques. Elle marche avec des chaussures orthopédiques et une canne après des années de béquilles. Elle raconte : « Si, parfois, sur une journée qui comporte des trajets via 5 métros, 2 RER et 1 bus, je ne compte qu’une personne pour me maintenir une porte ouverte à la sortie du métro et une personne pour me laisser spontanément sa place, il arrive aussi que sur ce même trajet je n’ai jamais à demander à m’asseoir. »

Callista pense que ses béquilles et sa canne jouent pour beaucoup là-dedans. D’ailleurs, elle hésite à s’en passer. « J’ai le sentiment que tout deviendra encore plus compliqué. Que les gens seront vraiment surpris lorsque je demanderai ma place dans le métro ou quand je sortirai de la voiture sur une place réservée. Et je n’en ai pas envie. Alors je me suis habituée à avoir une canne. » Une canne pour rendre visible un handicap un peu trop invisible, mais pourtant bien réel. Car on ignore trop souvent que des handicaps peuvent prendre de très nombreuses formes, permanentes ou temporaires, parfois même invisibles. Elle continue : « J’ai 31 ans, j’ai l’air en bonne santé, je suis joyeuse, je ris, je vis et on n’imagine pas une handicapée être en bonne santé, sortir danser, aller travailler tous les matins. On a du mal à accepter cette réalité et c’est blessant. Cette méfiance continuelle de l’autre, son regard sur nous, a des répercussions sur nos états. »

Esther, atteinte du même handicap et de douleurs sciatiques quand elle est en appui sur ses jambes, abonde en son sens :  « Pour moi, je n’ai clairement pas le droit d’être handicapée à 30 ans. Je ne suis pas certaine que la visibilité du handicap joue beaucoup, c’était déjà difficile quand j’avais une canne. J’en ai conclu que c’était l’âge et l’apparence, ce que tu dégages. Je ne fais pas de généralité mais quand tu montres ta carte d’invalidité, demandes une place en expliquant que tu es handicapée et en pointant du doigt ton releveur, c’est toujours d’une violence monstre quand on te la laisse en soufflant, quand on feint de ne pas t’entendre ou de ne pas te voir, ou pire, quand on te répond tout simplement non. »

Handicap transports Paris : carte d'invalidité @ Camille Veillard
Ancien modèle de la carte d’invalidité, encore en vigueur @ Camille Veillard

La carte d’invalidité est en effet la preuve sur un bout de papier que la personne qui vous la montre a le droit de s’asseoir, comme d’ailleurs les femmes enceintes ou les personnes âgées. Un non ne devrait donc pas être envisageable. Esther ajoute « Avant je ne montrais jamais ma carte d’invalidité parce que je considérais que je n’avais pas à me justifier. Mais l’expérience m’a vite appris que c’était nécessaire. C’est épuisant et violent psychologiquement de devoir se justifier et d’avoir cette impression récurrente de gêner. Les gens sont fatigués et ne s’en rendent pas compte, je sais, mais parfois tu n’as juste pas envie ni l’énergie de les excuser. C’est déjà assez dur comme ça. »

Ce sentiment de justification, Callista le ressent aussi : « Si personne ne se lève de façon spontanée, je me place au milieu des 2 carrés de places assises et, sans regarder personne en particulier, je prends une voix que tout le monde peut entendre en demandant si « quelqu’un peut me laisser une place s’il vous plaît ? ». C’est quelque chose qui est devenu mécanique. Et puisque c’est assez régulier, j’avoue que parfois j’en ai marre de demander, il arrive que je sois trop fatiguée pour ça. Dans ces cas-là, je reste debout en attendant que quelqu’un sorte de la rame… Marcher pour moi, c’est la liberté, mais elle se paie cher, notamment dans les transports en commun. »

Transport handicap Paris métro @ Callista Van Laethem

« Quand quelqu’un te laisse enfin sa place », Callista @ Anaïs Ruchaud

Didier, qui se déplace avec une canne blanche, a un constat plus positif de l’aide apportée par les usager.e.s. « Il y a beaucoup d’aide spontanée et quand je demande, c’est 80% du temps oui.” Il précise d’ailleurs que, d’après son expérience, si autant d’hommes que de femmes lui viennent en aide, l’aide spontanée provient quant à elle 7 fois sur 10 d’une femme. Ce sont aussi les femmes qu’il entend parfois partir quand il demande de l’aide, les reconnaissant au bruit de leurs talons. Mais il le dit de lui-même : il y a peut-être autant d’hommes, mais le son de leur pas est moins reconnaissable. 

Le pass Navigo : gratuit ou pas gratuit ?

On a entendu les annonces du gouvernement. Les transports en commun à Paris seraient désormais gratuits pour les personnes en situation de handicap. Vraiment ? Non. Certaines d’entre elles bénéficient effectivement de cette gratuité, mais il est une condition dont le gouvernement ne s’est pas vanté : il faut pour cela toucher l’Allocation Adulte Handicapé, dont l’attribution est soumise à des critères de revenus. Le hic dans tout ça, c’est que les personnes en situation de handicap qui travaillent, ce sont souvent aussi des personnes qui se déplacent à Paris et en Île-de-France et sont amenées à prendre les transports en commun, pas toujours adaptés. Ces mêmes personnes n’ont pas le droit à la gratuité des transports ni même à un tarif réduit, mais doivent payer le tarif plein. Pour prendre un exemple particulièrement parlant, une personne en fauteuil roulant qui ne touche pas l’AAH devra payer plein tarif son pass Navigo quand bien même elle ne peut emprunter que de très rares lignes. Et on a clairement du mal à voir la logique derrière tout ça.

La rue à Paris quand on est handicapé.e : peut mieux faire

Déplacements aveugle Paris rue
@ Unsplash

Comme pour les bus, Laurent a remarqué une évolution dans la rue depuis ses premières années à Paris, il y a plus de 30 ans. « J’ai de moins en moins besoin d’aller sur la route. Il y a 20-25 ans, j’étais souvent obligé de faire un détour car il n’y avait pas de bateau (ndlr : un abaissement de trottoir) au niveau des passages piétons. En fauteuil électrique, tu ne peux pas monter un trottoir de plus de 5-7 cm. » Il se déplace en effet en fauteuil électrique depuis 2016, après près de 50 ans en fauteuil manuel. Un choix difficile à accepter, n’étant pas tétraplégique, qu’il a dû faire en raison de vives douleurs aux épaules, mais qu’il ne regrette absolument pas au regard de ses possibilités de déplacement démultipliées.

Les déplacements dans les rues parisiennes, c’est une expérience différente pour Didier. « Ça manque beaucoup de feux tricolores sonores. J’ai un biper, je l’enclenche et ça déclenche tous les feux sonores qui passent mais encore faut-il qu’il y en ait. Sur le cours de Vincennes par exemple, un grand boulevard de la place de la Nation à la Porte de Vincennes, il n’y en a aucun. Heureusement que je suis bavard, sinon je ne pourrais pas le traverser. Le dimanche, c’est l’enfer parce qu’il n’y a pas beaucoup de monde.Ce manque évident n’est pas le seul obstacle rencontré par Didier : les coffres de moto, les rétroviseurs, les trottinettes et les vélos en sont d’autres.  » La canne passe en-dessous et je tape contre les rétroviseurs ou les coffres, souvent au niveau du buste. Mais pour nous, les aveugles, les nouveaux maux sont les trottinettes et les vélos qu’on pose n’importe où. Une fois, je sortais des escaliers du métro, il y avait un vélo en plein milieu, ma canne passe en-dessous et je m’affale dessus. Ça m’arrive au moins une fois par semaine.” Il n’a cependant jamais eu de problème avec un vélo ou une trottinette en mouvement, ni même ne s’est fait effleurer. Les gens qui l’effleurent, ou plutôt le bousculent, ce sont celles et ceux qui marchent en regardant leur téléphone. « C’est un mal récent. C’est la constatation de plein d’aveugles.

Un appel à davantage de vigilance ?