Témoignages : les personnes LGBTQ se sentent-elles menacées à Paris ?

Cette année, relayées sur les réseaux sociaux, les nombreuses agressions à caractère LGBTQ-phobe ont remué la capitale. Au sein d’une ville qui s’autoproclame pourtant « LGBTQ friendly », la situation a de quoi inquiéter. Les Parisien.ne.s témoignent.

 

« Le climat s’est dégradé »

personne LGBTQ dans les rues de Paris
©Valentin Lacoste on Unsplash

 

Sur Twitter, il ne se passe pas une semaine sans que leurs visages apparaissent, tuméfiés. Partout en France se multiplient les témoignages édifiants de personnes LGBTQ insultées, harcelées, violentées. Paris ne fait pas défaut, malgré sa réputation de « ville ouverte ». Déléguée Paris-Ile de-France de l’association SOS homophobie, Sylvie Gras reçoit depuis septembre un grand nombre d’appels, 64% de plus en novembre 2018 qu’en novembre 2017, nous dit-elle. Co-producteur de l’émission Le Placard pour Radio Campus Paris, « lieu cosy ouvert aux lesbiennes, gays, bis, trans, queer, intersexes« , Loïc est persuadé que « le climat s’est dégradé depuis le début de l’année ». Doux euphémisme. « On a l’impression de voir surgir une nouvelle agression toutes les semaines, ajoute l’animateur. On craint à chaque fois qu’on marche dans la rue en tenant la main d’un garçon ou en l’embrassant, et l’on constate chez beaucoup la peur d’être la prochaine gueule cassée dont le portrait va tourner sur Twitter« .

Fin 2018, Marlène Schiappa tire la sonnette d’alarme en annonçant que « les chiffres du ministère de l’Intérieur démontrent qu’il y a une véritable augmentation des agressions« . Mais comment l’expliquer au juste ? Loïc se dit que l’actu chaude, les débats sur la PMA qui agitent l’espace médiatique par exemple, suscite les réactions les plus extrêmes, « du retour de la Manif Pour Tous aux mots de certains politiques« . Une tension anti-LGBTQ qui se ressent dans la métropole, au détour des longs couloirs de métro et de ces rues pas toujours sécurisées où « l’on est noyés dans la foule, où la liberté qu’ont les personnes LGBTQ à montrer leur amour se confronte à celle qu’ont les agresseurs de frapper et de s’enfuir dans l’anonymat que permet les grandes villes« , analyse Sylvie Gras. Insulter, frapper, ou pire encore : en août dernier, au Bois de Boulogne, le corps de la prostituée trans Vanessa Campos était retrouvé sans vie.

 

« J’ai peur d’embrasser ma copine »

Deux femmes en train de s'embrasser
©rawpixel on Unsplash

 

Dans la capitale, l’angoisse paraît invisible, comme fondu dans le décor. Mais il est bel et bien là, entre deux métros, deux cafés. C’est ce que narre Gabin, blogueur-ciné de vingt-deux ans. Résident du seizième arrondissement, il se dit « mal à l’aise à Paris« . Il ne s’est jamais fait agressé. Une fois ou deux, on l’a insulté dans la rue. Aujourd’hui, il est inquiet à l’idée d’aborder un garçon dans un lieu public. « J’ai peur des regards, du jugement, qu’il se passe quelque chose. Je vois aussi beaucoup de témoignages évoquant les débuts et fin de soirées, comme si les esprits échauffés par l’alcool (ou autre) avaient plus de facilité à proclamer leur haine » dit-il. Devrait-on alors renforcer la sécurité dans certains quartiers mal réputés, à la sortie des bars, à certaines heures de la nuit ? Notre interlocuteur est sceptique quant à cette hypothétique surveillance. Il sait que l’on ne peut pas protéger tout le monde en permanence. Mais surtout, il s’interroge : « on se le demande après des mois d’état d’urgence : renforcer la sécurité (si l’on parle d’effectifs de police) n’est-il pas plus anxiogène ?« .

Anxiogène est précisément le mot. Le long des avenues ponctuées de boutiques de Paris, l’on flâne, l’on se balade, l’on rit. Mais l’on s’inquiète aussi, la boule au ventre et la conscience chargée, en plein après-midi ou lors des premiers noctiliens. « J’ai peur d’embrasser ma copine en public, pas toujours, mais très souvent » raconte Sarah. A 26 ans, elle s’est déjà faite insultée dans certains quartiers, et agressée physiquement – une fois. Récemment encore, en début de soirée, elle ne sentait pas sereine en patientant dans l’arachnéenne station de Châtelet. Mais au fond peu importe l’heure, l’endroit :  « les agressions verbales peuvent être n’importe où. je me sens jamais à 100% safe. J’ai été témoin de plusieurs agressions et de voir de plus en plus de témoignages ne me rassure pas » souffle-t-elle.

 

« La grande cause parisienne de 2019 »

Membre de la communauté LGBTQ
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Mais qu’on se rassure, Sarah n’est pas seule à s’en préoccuper. Comme elle a pu le détailler en novembre dernier, Anne Hidalgo envisage pour l’année prochaine de nombreuses mesures visant à sensibiliser et à lutter contre ces violences : des campagnes d’affichage dans la capitale, la formation des employés d’administration à l’accueil et l’accompagnement des personnes trans, la mise en place d’un observatoire spécial. La Mairesse de Paris en est absolument convaincue, réagir à ces actes intolérables sera « la grande cause parisienne de 2019« . Sans espérer de miracles, Sarah soutient cette nécessité concrète d’exiger « plus de mesures, d’engagement, de formations, d’éducation auprès des jeunes par exemple« .

Mais si l’intention est louable, elle rencontrera forcément des résistances brutales. L’on se souvient que les passages-piétons aux couleurs de l’arc en ciel – symbole de la communauté LGBTQ – mis en place dans le quartier du Marais avaient été vandalisés par d’anonymes détracteurs. Pour répondre à cette violence, Anne Hidalgo avait choisi de pérenniser lesdits passages. « Cela me dérange de la voir présenter cette image de tolérance et de répéter que Paris est la ville la plus gay-friendly d’Europe, alors que, derrière, l’asso’ Le Refuge annonce que la subvention qu’elle perçoit de la Mairie de Paris est plus faible que jamais et que l’on assiste à un violent rejet des Gay Games, organisés l’été dernier » nuance Gabin avec amertume. Président d’Act Up Paris, « association qui agrège les mouvements d’autodétermination, de respect de la dignité des personnes dans leur droit à la santé et à l’égalité« , Marc-Antoine Bartoli en appelle lui aussi à la modération en rappelant que « s’il est certain que la Mairie de Paris tente une approche plus inclusive envers les LGBTQI, la majorité des actions ne sont que symboliques pour le moment« . Affaire à suivre, donc.

 

« La parole se libère »

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Cependant, 2019 laisse planer un espoir : si les discriminations semblent s’intensifier, l’on espère qu’il en sera de même pour la visibilité des personnes LGBTQ. C’est là le désir d’Anne Hidalgo, dont les mesures encouragent la représentativité des opprimés au sein de l’espace public. « Davantage d’affiches dans le métro serait une autre manière de sensibiliser les parisiens » suggère Sylvie Gras, pour qui cette campagne doit passer par les réseaux sociaux, « car la haine envers les personnes LGBTQ y est très forte« . Sarah est quant à elle plutôt optimiste quand elle observe tout ce qu’offre la ville-lumière : « Je pense qu’il y a beaucoup d’agressions à Paris mais qu’il est aussi plus facile d’en parler dans cette ville, car l’on peut compter sur le soutien de nombreuses assos, de personnes « du milieu », de la mairie…« . De même, si Marc-Antoine Bartoli s’inquiète de l’actuelle situation d’une « ville sous tension« , il persiste cependant à voir en Paris « un tremplin pour les mouvements de libération« .

Pour la déléguée de SOS Homophobie, ces témoignages qui, les mois qui s’ensuivent, continueront certainement d’investir les réseaux sociaux, sont assimilables au grand mouvement de libération de la parole amené par #MeToo. Des violences sexistes et sexuelles aux agressions LGBTQ-phobes perdure la nécessité de faire porter une indignation passée sous silence. « Les réseaux sociaux font qu’un témoignage peut désormais être beaucoup plus vu, mais cela te prouve aussi qu’en 2018, malgré de grandes avancées sociales, de tels comportements haineux existent encore » tempère Gabin. A l’instar des femmes fières qui, le 24 novembre encore, défilaient place de la République, les personnes LGBTQ se font entendre dans Paris. Hier ignorées, elles traversent enfin le passage-piétons. De quoi faire espérer à Loïc un bel idéal, celui d’une « normalisation dans l’espace public de tous ceux et celles qui manquent de représentations dans notre société« .