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Bad Bitches Only, un jeu de société féministe

L’hiver est bien installé, et esprit hygge oblige, le froid glacial vous pousse de plus en plus à délaisser les tournées des bars au profit de soirées jeux entre amis plus cocooning. Et même si l’injonction scandinave au bonheur vous laisse parfaitement indifférent, une soirée Time’s Up, c’est toujours sympa. Seulement voilà, nos jeux de devinettes préférés font clairement l’impasse sur une bonne partie de la population : les femmes.

Déplorant ce constat et bien décidée à ne pas l’accepter, Inès Slim a fondé sa propre société de jeux. Le bien nommé Bad Bitches Only est un jeu féministe et inclusif, faisant la part belle aux femmes et personnes transgenres invisibilisées par l’histoire et la société. On a rencontré sa créatrice.

Peux-tu présenter Gender Games  ?

Inès Slim, fondatrice de Gender Games : Lorsque j’ai réalisé qu’il n’y avait pas vraiment de jeux de société pour adultes qui soient féministes, j’ai décidé de créer Gender Games pour combler ce manque. L’idée est de proposer des jeux à la fois pour les personnes qui se définissent déjà comme féministes et qui ont juste envie de passer un bon moment en respectant leurs valeurs, mais aussi pour celles qui se posent des questions ou veulent sensibiliser leur entourage à ces problématiques. 

Personnellement, rien ne me destinait au monde des jeux de société ! Je travaillais initialement dans les musées et j’ai voulu monter un projet qui allie mon militantisme et ma passion pour les jeux. C’est comme ça que j’ai lancé Gender Games.

Comment est née l’idée de Bad Bitches Only et comment le jeu a-t-il pu voir le jour ?

L’idée derrière Bad Bitches Only est d’abord venue d’un constat : seulement 2% des rues en France portent le nom de femmes, elles ne représentent que 6% des noms cités dans les manuels scolaires, et uniquement 14% des unes de journaux… Cette invisibilisation des femmes et personnes transgenres existe dans tous les domaines. Je voulais donc un moyen de réintégrer ces personnes dans notre culture générale et de mettre en valeur toutes celles qui ont marqué notre Histoire. C’est comme ça qu’est né Bad Bitches Only ! 

Pour la fabrication du jeu, je suis passée par une campagne de financement participatif sur Ulule. Grâce au soutien de personnes partout en France et même à l’étranger, j’ai pu récolter plus de 12 000€ et ainsi lancer la production du jeu ! Il est maintenant disponible sur mon site internet www.playgendergames.com et commence à être présent dans plusieurs librairies et boutiques en France. 

Le jeu et tous mes produits sont imprimés en Europe, en privilégiant les impressions en France dès que je le peux, afin de réduire l’empreinte carbone. 

L’univers des jeux de société semble particulièrement rétrograde à tes yeux ?

L’univers des jeux de société est à l’image de notre société, donc forcément sexiste. Cela dit, je ne pense pas que ce soit pire que dans d’autres domaines. Tant que des femmes oseront se lancer et créer leurs propres projets et tant que des visions diverses seront entendues et reconnues, on peut espérer une prise de conscience et une amélioration de la situation. 

Comment joue-t-on à Bad Bitches Only ? 

Le principe est simple : comme un « Time’s up » ou un « jeu du chapeau », il faut faire deviner à son équipe un maximum de cartes en un temps limité. A la différence que les cartes ne mentionnent que des noms de femmes ou de personnes trans ! Pour pimenter tout ça, il y a plusieurs manches où l’on peut faire deviner en mots, en mimes ou en dessins. 

Une autre particularité : il est interdit de commencer la description par « C’est la femme de… » sinon on passe son tour ! Toutes les femmes dans le jeu ont accompli des choses plutôt exceptionnelles, ce serait bien dommage de les décrire par l’intermédiaire de leur mari…

Pourquoi ce nom ?

Tout d’abord, dans les 250 cartes du jeu, il y a des femmes mais pas que ! J’y ai aussi mis des hommes transgenres et personnes non-binaires qui sont encore plus sous-représentés dans la culture mainstream. Je voulais donc un nom qui soit non genré : « bitches » est parfait pour ça !

Ensuite, c’était aussi pour se réapproprier ce mot, qui est à la base une insulte, mais qui est de plus en plus repris dans les milieux féministes (j’ai d’ailleurs écrit un article pour expliquer tout ça). C’est un moyen de reprendre le pouvoir en se définissant selon nos termes !

Qui s’est occupé de la conception graphique ?   

J’ai travaillé avec deux superbes graphistes pour toute l’esthétique du jeu : Caroline et Elodie qui ont créé la société Acmé. Comme on partage une sensibilité féministe, la collaboration a été très simple et fructueuse ! J’essaie aussi au maximum de travailler avec des femmes ou minorités de genre, que ce soit pour le graphisme, l’impression ou les illustrations pour les accessoires que je propose aussi avec la marque.

Quelles sont les principales ambitions de ton jeu ?

Quand on pense à l’éducation féministe, on l’associe souvent aux enfants. Et si cet aspect est essentiel, je pense que les adultes ont aussi besoin de réapprendre une culture et une histoire qui incluent les femmes et personnes transgenres. 

L’objectif du jeu est à la fois de donner une visibilité à ces personnes qui ont été exclues de « l’Histoire officielle », telle qu’on l’apprend à l’école ou à la télévision, mais aussi de se rappeler qu’il existe plein de femmes célèbres que l’on connaît et auxquelles on ne pense pas vraiment lorsqu’on nous demande de citer une figure de la littérature ou du sport. 

L’ambition du jeu serait au moins de faire prendre conscience aux personnes qui l’ont entre leurs mains de toutes les problématiques de (sous-)représentation et l’importance que cela peut avoir dans notre construction d’avoir des modèles diversifiés dans tous les domaines.

En quoi ton projet peut-il être considéré comme fédérateur, prescripteur, en terme de nouvelles tendances éthiques et antisexistes ?  

Je ne sais pas si mon projet est prescripteur, mais tout ce que j’essaie de faire est d’avoir la démarche la plus intègre possible, de me remettre en question et de prendre en compte les retours à chaque étape.

Je pense qu’on peut intégrer cette démarche dans tous les domaines. Et pour ça, il ne suffit pas de placarder le mot « féministe » sur des affiches publicitaires ! Pour moi, cela passe d’abord par s’associer à des femmes aux identités variées dans la conception même des projets, se poser des questions sur tous les processus jusqu’au produit final. Cela vaut pour l’antisexisme mais aussi l’antiracisme, l’antivalidisme (le validisme désigne la discrimination envers les personnes portant un handicap, ndlr) et toutes les autres oppressions. 

Comment as-tu choisi les personnalités du jeu ? Comment as-tu fait pour à la fois mettre en avant des personnes invisibilisées, donc méconnues, tout en proposant un niveau de jeu accessible ?

Le choix des personnalités a été probablement la partie la plus difficile lors de la conception du jeu. Il a fallu que je trouve un équilibre entre personnes invisibilisées et célèbres avec à la fois le côté éducatif et accessible. J’ai essayé d’avoir à peu près une répartition à 50/50, tout en sachant que la culture des joueur.euse.s dépend beaucoup de leurs centres d’intérêt : là où une personne va connaître toutes les actrices et personnages de séries, une autre sera incollable sur les autrices ! 

Le jeu permet aussi de passer autant de cartes que l’on veut pour ne pas rester bloqué.e. On peut ensuite aller consulter le « Bad Dico », un petit livret inclus dans le jeu qui reprend la biographie de tou.te.s les Bad Bitches, pour savoir qui sont ces personnalités que l’on ne connaissait pas. Pour avoir rencontré des personnes qui y jouent souvent, je peux vous assurer que le jeu devient de plus en plus facile.

Une autre problématique a été d’avoir aussi un équilibre dans les identités des figures du jeu. La question de la représentation ne se limite pas au genre mais aussi à la « race sociale » (la manière dont la société perçoit et racialise les personnes), l’orientation sexuelle… Par exemple, si 33% des films aux Etats-Unis ont une femme en personnage principal, seulement 4% ont une femme non-blanche qui joue ce rôle. Il était donc important pour moi d’inclure des Bad Bitches aux profils très diversifiés pour que toutes les femmes et minorités de genre puissent se sentir représentées.

Quels ont été les retours d’expériences de joueuses et joueurs ?

Je n’ai eu que des retours positifs ! Et ça fait du bien d’ailleurs d’entendre l’enthousiasme des joueurs et joueuses et leur envie de partager le jeu autour d’elles et d’eux. Ça me rassure de la nécessité de ce jeu et me donne l’énergie de continuer l’aventure.

J’anime aussi régulièrement des parties de Bad Bitches Only dans des bars ou librairies et je peux vous assurer que ça finit toujours en fous rires !   

D’autres jeux ou extensions sont-elles prévus ? Quelles sont les actus de Gender Games ?

Au moment de lancer le jeu, j’avais voulu sortir dans la foulée une première extension « Feminist Warriors » constituée de 80 cartes supplémentaires qui se concentrent sur les militant.e.s et icônes féministes. J’ai fait voter la thématique de la prochaine extension, qui devrait sortir dans les prochaines semaines avant Noël et c’est « Queer Icons » qui a gagné. L’occasion donc de célébrer les personnalités LBTQIA+ !

L’année prochaine, j’aimerais aussi faire une version internationale du jeu Bad Bitches Only, en anglais, et pourquoi pas lancer un tout nouveau jeu. Féministe, bien sûr !