Diplomates, le bouillonnement créatif aux Bains

Lundi prochain, Les Bains ouvriront, juste en face de leur adresse légendaire, une boutique inédite pour présenter leur première collection d’objets. Mais l’endroit en lui-même vaut le détour, au vu de sa scénographie, que l’on doit à Diplomates, une jeune structure discrète et pourtant de plus en plus remarquée. L’occasion de partir à la rencontre de ces nouveaux talents polymorphes et un peu insaisissables.

Pour voir les “Diplomates” sur leur lieu de travail, il faut aller jusqu’à Vincennes, et emprunter les méandres de “La Jarry”, officiellement connue sous le nom de Cité moderne. Ce gigantesque bâtiment de 46 000 m2 construit dans les années 30 pourrait aujourd’hui être laissé à l’abandon si 250 artistes et artisans ne s’y étaient pas installés pour laisser libre cours à leur créativité souvent sans bornes dans ses immenses espaces. Un lieu justement à la mesure de Diplomates, structure pluridisciplinaire qui ne cesse d’expérimenter des projets mêlant design, architecture, scénographie et arts visuels, mais surtout, construit ici prototypes et structures aux dimensions souvent imposantes. Pas spontanément en recherche de notoriété, Matthieu Prat, le “noyau” historique de la cellule, Jean Panien et Brice Lartigue sont cependant conscients que l’intérêt qu’ils suscitent aujourd’hui ne peut qu’être bénéfique à l’image de La Jarry, dont l’avenir pourrait être incertain. Car quitter l’endroit n’est vraiment pas dans leurs intentions, et ce tout simplement parce que la Cité Moderne est le lieu de toutes les synergies : « Ici, on trouve toujours des corps de métiers utiles à ce qu’on fabrique, des experts dans chacun des domaines qui nous intéressent », explique Matthieu. Soudeurs, spécialistes de la résine, céramistes… Toutes les rencontres sont l’occasion d’en apprendre davantage et tous les talents peuvent venir grossir un temps, les rangs de Diplomates, qui oscille ainsi de quatre à quinze personnes selon les projets en cours.

Mode, etc.

Et les projets, il y en a. En cette soirée d’avril, où nous étions venus les voir, un gigantesque présentoir en bois et métal pour les montres suisses Corum s’apprêtait à rejoindre une vitrine du magasin colette tandis que la structure de la boutique des Bains s’amorçait. Chez eux, beaucoup de créations ont trait au domaine de la mode, depuis les premières collaborations de Matthieu avec le styliste new yorkais Adam Kimmel pour ses shows parisiens, il y a quelques années. En quatre ans d’existence, Diplomates a ainsi pu travailler avec nombre de marques et maisons pointues, de Pièce d’Anarchive à BLK DNM (espace aux Galeries Lafayette), en passant par OAMC ou encore Damir Doma.

Défilé Damir Doma P/E 2015 femme, Palais de Tokyo, octobre 2014. Bois, verre de Murano, LED, fils et acier. Photo Jean-Baptiste Blanc.

Avec ce dernier, surtout, ce fut « une vraie belle rencontre, professionnelle, artistique et humaine », qui donna lieu à une douzaine de défilés et nombre de projets, à Doverstreet Market à Londres ou à la Villa Noailles, pour une exposition basée sur leur collaboration, dans le cadre très prestigieux d’Archimode. Car au final, tout avec Diplomates est affaire de conjonctions : « Nous ne démarchons pas les gens, les choses s’enchaînent simplement », reconnaît Brice. C’est ainsi qu’a commencé l’histoire qui les lie avec l’artiste aux multiples facettes Thomas Erber, dont ils ont réalisé récemment le quatrième de ses fameux “Cabinets de curiosités”. « J’ai rencontré les Diplomates par l’intermédiaire de mon ami Pierre Maheo, le créateur d’Officine générale, il y a deux ans, raconte ce dernier. Je cherchais des scénographes et designers insolites avec lesquels collaborer sur certains de mes projets. J’ai tout de suite été séduit par l’approche à la fois organique et très cérébrale, et du coup poétique, de leur activité, d’où le sens du compromis ne s’extrait qu’avec parcimonie… Nous avons travaillé ensemble presque immédiatement après notre rencontre. »

« Le Cabinet de Curiosités de Thomas Erber », Central Embassy, Bangkok, décembre 2014. Bois, acier, néons et encre de Chine. Photo Diplomates.

Liberté in situ

Une belle explication de la démarche assez particulière de ces créateurs qui ne peuvent en réalité séduire que ceux qui sont en phase avec leurs aspirations et qui, avant toute chose, savent ne pas les brider. « Nous travaillons beaucoup sur la matière, mais surtout, nous investissons le territoire, explique Matthieu. Peu importe qu’il s’agisse d’une installation dans l’espace public ou une vitrine, tout est prétexte à ce qu’on avance. On s’imprègne des lieux, on étudie où l’on est et ce qu’on peut y faire. On réfléchit à la meilleure façon d’“enchanter” l’endroit, on crée des prototypes “in situ”, on démonte tout et on part travailler en atelier. Après, ils faut nous faire confiance, mais c’est heureusement presque toujours le cas », sourit-il. Et d’appuyer : « Si on nous disait ce qu’il faut faire, ce ne serait pas possible, on ne le supporterait pas. » Pour la boutique des Bains, le processus a une fois de plus été le même. Thomas Erber, emballé par la scénographie de son Cabinet de Curiosités, les a présentés à Jean-Pierre Marois, le propriétaire historique des lieux. « J’ai découvert leur travail au carrefour de plusieurs types d’expressions et qui trouve sa force dans la grande échelle, explique ce dernier. L’idée m’est venue de leur proposer la réalisation de notre boutique-galerie. Est née la seule collaboration sur le projet des Bains où fut donnée une carte blanche totale ! » Et les Diplomates sont partis flairer la future adresse, non sans avoir bien sûr demandé ce qui y serait proposé. Pour cet écrin voué à recevoir la première collection “Les Bains” (des séries spéciales ou limitées, des pièces uniques de design, de mode ou d’art, des beaux livres et des raretés vintage…), ils ont imaginé les gestes que feraient ceux qui y vivraient quotidiennement. Le résultat est une structure brute d’apparence, mais très ouvragée (le résultat de centaines d’heures de travail), destinée à être pérenne, mais manipulable, modifiable au fil du temps. Jean-Pierre Marois, lui, semble conquis : « Le résultat est un mariage heureux des contraires : dépouillement et raffinement. Plus qu’une déco, un module, une carcasse, une installation graphique et organique, légère et prégnante dans laquelle on pénètre avec ravissement. » Le grand public, lui, découvrira bientôt l’endroit fini : il ouvrira opportunément dans une semaine, au moment de la Fashion Week. Pendant ce temps, dans cette période d’ébullition modeuse, entre Milan et Paris, les Diplomates seront occupés à installer d’incroyables scénographies. Si celles-là ne seront qu’éphémères, elles ne manqueront à coup sûr pas d’être remarquées. De quoi séduire encore, et contribuer à étendre leur territoire, comme leur déjà très vaste champ des possibles.

Prochain “Cabinet de curiosités de Thomas Erber”, avec Diplomates, à Paris en décembre. Pour sa date anniversaire (2010-2015 : 5 ans et un tour du monde), il investira non plus un, mais trois lieux d’exception : colette, les Bains et le Palais-Royal.