Jeux vidéo : les indépendants en pointe

Alors que la panne d’inspiration des “majors” vidéoludiques continue, une nouvelle génération de créateurs indépendants donne claque sur claque sur le plan artistique et immersif. Bienvenue dans la nouvelle ère du jeu vidéo 100 % libre ?

Le vent aurait-il tourné ? Un indice : alors qu’auparavant, Frank Underwood de House of Cards ne jurait que par des blockbusters sur consoles comme God of War, dans la dernière saison, il joue à Monument Valley, jeu mobile indépendant au design délicieusement minimaliste. Ce titre – l’un de nos préférés de 2014 – aurait généré presque 6 millions de dollars de chiffre d’affaires pour son développeur, Ustwogames, pour un coût de développement d’un peu plus d’un million. En d’autres termes, la créativité libre est plus que rentable. D’après Ken Wong, lead designer du jeu, cette absence de contraintes explique directement son succès. « L’essentiel, c’est d’avoir la liberté de suivre ce que le jeu veut être », a-t-il récemment déclaré pendant la conférence GDC, d’après le site Polygon.com.

Ce même esprit pourrait s’appliquer à White Night, un jeu français au design radical en noir et blanc, et à l’atmosphère incroyablement prenante. White Night a été développé à moindres frais par une équipe de trois personnes, qui ont délégué des parties clés de la production à d’autres experts externes. Aucune trace de cette approche ultra-pragmatique dans le résultat final : un jeu solide, complet et diablement prenant, qui n’a rien à envier aux blockbusters vidéoludiques.
On ne peut évoluer dans la maison hantée de White Night qu’à la lueur d’allumettes – qui s’éteignent toutes à terme, forcément. Ce stress constant est accentué par des apparitions de fantômes, qui réussissent l’exploit de nous glacer le sang à chaque rencontre. Le tout dans une délicieuse ambiance de film noir, avec des plans fixes qui accentuent diaboliquement la tension de l’ensemble. Bref, White Night est une sacrée réussite indépendante !

Idem pour Ori and the Blind Forest, aventure bucolique et mélancolique qui tire clairement son inspiration des œuvres de Miyazaki, pour le plus grand bonheur de nos yeux. Végétation foisonnante, esprits de la forêt, quête héroïque : tout est réuni dans ce jeu indépendant, développé exclusivement pour la Xbox One, pour plaire aux fans du Studio Ghibli. Mais ce n’est pas tout. Ori and the Blind Forest est un jeu d’exploration en deux dimensions digne des références du genre, comme Metroid auparavant, ou les tubes indépendants Limbo et Shadow Complex. Il est également extrêmement difficile, comme s’il ne voulait dévoiler sa beauté qu’aux joueurs les plus assidus. Tel est le prix de la liberté, dirait-on.

Enfin, si l’on trouve la difficulté de White Night et Ori un peu trop grande, d’autres expériences ludiques existent où la mort est impossible, la priorité étant l’exploration pure. C’est le cas de Jusqu’ici, la dernière création du canadien Vincent Morisset, collaborateur notamment du groupe Arcade Fire. Filmée en 360°, cette expérience se vit soit par ordinateur, soit à travers les lunettes de réalité virtuelle Oculus Rift, et permet de courir à travers une forêt, puis une clairière, et enfin une chaîne de montagnes, en la compagnie d’un bonhomme de dessin animé.
Aucun défi, aucun énigme à résoudre, Jusqu’ici propose simplement une immersion totale et un voyage insolite, pendant cinq à six minutes où l’on se déconnecte complètement de la réalité. D’autant qu’on peut s’arrêter à des moments-clés pour observer de plus près la nature – une plante, un escargot… En somme, comme l’a dit jadis un très jeune Morisset à la télévision canadienne, quand tu fais de l’ornithologie, « t’exerces ton œil ». Tout comme dans Jusqu’ici…
Exercer son œil et son esprit, c’est exactement ce que permettent les jeux de cette nouvelle génération de créateurs ludiques. C’est quand même autre chose que de tuer des soldats et autres zombies, et cela pourrait bien changer le jeu vidéo à tout jamais. On croise les doigts…

Monument Valley, iOS et Android, environ 4 €.
White Night, Xbox One, PS4, Mac, PC & Linux, environ 15 €.
Ori and the Blind Forest, Xbox One, environ 20 €.
Jusqu’ici : à vivre directement (et gratuitement) ici.