À la rencontre de Livio Bernardo, illustrateur de Parisiens

63 000 abonnés sur Instagram, une parution en avril aux éditions Delcourt, des collaborations variées : l’illustrateur et auteur de BD Livio Bernardo cartonne. On l’aime pour son observation piquante du monde contemporain, son attention aux tics de conversation et son engagement discret mais tenace. Rencontre, dans son petit appartement parisien de la rue Mouffetard. 

 

Portrait de Livio Bernardo, illustrateur et auteur de BD
© Livio Bernardo

 

Il s’est toujours tenu un peu à l’écart. En retrait, observant le monde. Dans les boîtes de nuit parisiennes, qu’il fréquente régulièrement, ou en voyage, le stylo à la main. C’est sans doute ce qui a affûté son regard, au fil des teufs et des conversations écoutées discrètement. Et qui lui a donné ce sens pertinent des dialogues, des mimiques, des situations.

Livio Bernardo, 33 ans, nous fait sourire à chaque planche postée sur les réseaux sociaux. Les réparties et les scènes cocasses qu’il pique au quotidien sont retranscrites à travers un regard mêlé de tendresse et d’ironie douce-amère. Cela fait un peu plus d’un an qu’il poste ces dessins sur Instagram (et tutti quanti) : inscrit en décembre 2017, il comptait dès janvier 2018 plus de 10 000 abonnés. Un succès phénoménal, emblématique de ce que la plateforme peut offrir de mieux à un jeune artiste. La suite est belle et simple : les collab’ avec d’autres dessinateurs se multiplient, une éditrice de Delcourt regarde de près son travail. Et avril 2019 sera à marquer d’une pierre blanche avec la sortie de son album La Vie moderne.

Dessin de Livio Bernardo
© Livio Bernardo

 

Originellement graphiste, Livio a abandonné la communication après plusieurs années de travail acharné. Pourquoi ? Pour tout simplement vivre, prendre un peu l’air, revoir les potes délaissés au fil des nuits blanches à retoucher des plaquettes. « Gros craquage à ce moment-là, souligne-t-il, pieds nus sur son canapé. Je me suis mis à sortir beaucoup, à faire la fête. Ça a été une période de rupture, j’ai commencé à vivre, à découvrir la vie parisienne. » Et c’est dans cette période singulière (2013-2014) qu’il commence à dessiner quotidiennement les gens et les situations qui l’entourent, sous formes de petits dessins qu’il nous montre en fouillant dans d’anciens carnets. « Plus ça allait, plus je me lâchais graphiquement. » Mais les économies fondant comme neige au soleil, il lui faut trouver un job… Ce sera projectionniste, dans un cinéma du 5e arrondissement. A vrai dire, juste en bas de chez lui, veinard !

« Là, explosion créative. » Car il dispose de beaucoup de temps. Livio passe son temps à dessiner au cinéma. Il cite d’ailleurs plus volontiers des films et des réalisateurs, que des auteurs de bande dessinée. Dernier coup de cœur ? Mektoub My Love : Canto Uno d’Abdellatif Kechiche, sorti en mars 2018. « Ce film renferme des émotions pures » sourit-il, gourmand.

Dessin de Livio Bernardo
© Livio Bernardo

 

On s’étonne, en le rencontrant, que Livio Bernardo, qu’on suit depuis des mois, ne soit pas un fêtard snobinard mais un trentenaire fou amoureux de sa femme, une studieuse étudiante qu’il admire et qui l’inspire – parfois, elle lui souffle une idée, une petite histoire à raconter. Et ce qu’on avait de prime abord vu comme des caricatures inspirées par un regard typiquement parisien, cynique et un poil blasé, regorgent en réalité d’amour, et proposent un regard dense sur le monde, plutôt que cantonné aux tics de langage intra muros.

Car Livio s’engage volontiers : féministe, anti-raciste, anti-jeunisme… Il rit avec ses lecteurs des gros lourds, des indifférents, des moqueurs. Mais aussi des failles de chacun. Là, il nous parle de l’humoriste Blanche Gardin, dont le regard acerbe sert une critique hilarante de la société occidentale actuelle. « Elle a cette bienveillance qui sauve le truc ; comme elle, je veux donner aux gens ce qu’ils n’attendent pas, en m’inspirant de fonctionnements qui paraissent évidents quand on met le doigt dessus. »

Dessin de Livio Bernardo
© Livio Bernardo

 

Bientôt, inédits et planches déjà publiées sur les réseaux seront réunis dans 224 pages de bande dessinée. « Cet album, c’est une année de travail. Et c’est aussi ce qui me permet de sauver mon boulot des algorithmes » relève-t-il avec émotion. Car le succès sur Instagram est aléatoire, parions que La Vie moderne version papier apportera à Livio une véritable légitimité ! Il a déjà tous nos suffrages.

Couverture de la bande dessinée "La vie moderne" de Livio Bernardo
© Livio Bernardo (2019). Éditions Delcourt