Internet à durée limitée, l’avenir du web ?

C’est l’engouement du moment. Il ne s’agit pas de limiter son temps sur le web, mais de gérer, voire programmer ce que nous publions et partageons pour une durée prédéfinie. Le temps semble être devenu le maître qui dirige notre vie 3.0, où les applications d’échanges de contenus éphémères cartonnent aujourd’hui. Mais qu’est-ce qui se cache derrière cette course effrénée ?

Trois ans après sa création par deux étudiants de Stanford, aux États-Unis, Snapchat est l’application qui monte et qui a su instaurer et même imposer l’éphémère sur la Toile quand personne n’y croyait vraiment. À l’origine, elle était destinée à envoyer des photos et vidéos qui s’autodétruisent au bout de une à dix secondes. L’utilisateur sélectionne la durée de vie de son message, choisit le ou les destinataires.

Une formule qui a tout de suite séduit les plus jeunes par son aspect fun, et très vite, certains ont vu la possibilité avantageuse de pouvoir envoyer des photos coquines qui disparaissent sitôt reçues. Aujourd’hui, près des trois quarts de ses utilisateurs ont moins de 25 ans. Snapchat a désormais cent millions d’abonnés, un chiffre qui a doublé en un an malgré les attaques dont l’appli a fait l’objet ces derniers temps et les millions de comptes piratés. Car si elle promet de détruire votre contenu, il n’en est rien des applications tierces comme Snapsaved qui, au contraire, vous permet de conserver automatiquement toutes les images et vidéos reçues via Snapchat…

Afin de rassurer ses utilisateurs et de montrer son souci de protection des données par la destruction, l’appli a enfin décidé de faire la guerre à celles qui veulent “profiter” de son existence pour prospérer. Mais la disparition de ces applications tierces et la promesse de Snapchat d’effacer les contenus une fois vus par les destinataires sont-ils des moyens suffisants et efficaces pour protéger les utilisateurs ?

Pour Laurence Allard, spécialiste de la culture mobile et maître de conférences à l’université Paris 3-IRCAV, « les contenus sont de toute façon stockés entre une et dix secondes quelque part, et récemment les attaques de hackers ont montré qu’ils étaient conservés.
Et puis, il y a aussi les usagers qui “screenshotent” (font une capture d’écran) et donc stockent dans leurs mobiles ou sur d’autres plateformes. Bref, tout cela reste flou et c’est plutôt un leurre que de se croire vraiment protégé par cette assurance d’auto-supression. »

L’info de l’instant

Nous entrons dans une ère de l’instantané, où le flux d’informations partagés sur les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter est de plus en plus important. Même Snapchat s’y est mis récemment avec sa fonction Discover, hyper créative, qui offre quotidiennement à ses utilisateurs une sorte de sélection de onze médias (parmi lesquels Vice, CNN, Cosmopolitan, National Geographic, MTV…). Chacun propose un contenu se voulant pointu en plus de son canal propre offrant également des infos fournies par son équipe dédiée. Une diversification de l’application mobile plutôt parlante, qui prouve que l’information prend une place prépondérante sur le web et reste indispensable à tous les réseaux sociaux.

Dans ce nouveau modèle de la “fast info” où il faut réagir au plus vite, tweeter, partager en temps réel, tout devient éphémère. Face à ce volume incessant d’informations, le contenu éphémère, initié par Snapshat lui-même, pourrait être une parade. Pour Laurence Allard, « c’est un nouveau rapport au temps qui s’est établi, qui est plus de l’ordre du simultané, de la synchronicité. On a un sentiment, on le photographie et il disparaît de la toile comme il est venu. Pour les plus jeunes, l’usage est avant tout ludique avec l’idée que l’appli accompagne le quotidien, le transfigure, et même permet de théâtraliser sa vie. En réalité, l’éphémère est complètement détourné de sa véritable fonction puisqu’on passe son temps à se mettre en scène, notamment avec la fonction “story”, un résumé de sa journée en “snaps” qui apparaissent dans l’ordre chronologique, visible par tous ses contacts pendant 24 heures. »

Votre message s’autodétruira…

D’autres applications mobiles s’engouffrent aujourd’hui dans cette brèche du contenu à durée limitée. Elles voient ainsi la possibilité de récupérer les internautes les plus inquiets concernant la sécurité de ce qu’ils partagent sur le web, surfant ainsi sur cette promesse séduisante mais illusoire de sûreté par la destruction. Ainsi, avec Daytweet, les tweets s’autodétruisent après un certain temps passé en ligne. À vous de décider combien de temps ils y restent, en sachant que les délais vont de cinq minutes à une semaine. La peur de regretter des propos rédigés en 140 signes est forcément partagée par tous ceux ayant un compte Twitter.

Si certains préfèrent s’en tenir à des publications neutres, ne pouvant pas porter préjudice à leur e-réputation (par exemple, en postant continuellement des photos de chatons trop mignons), avoir la possibilité de poster un tweet en se doutant qu’il pourrait être source de polémique ou d’attaques virales, mais qui s’autodétruirait pour ne pas nuire à votre futur, paraît la solution au problème. D’un coup, on a ainsi l’impression de retrouver la maîtrise de ce qu’on partage sur internet. Réponse suffisante ou pas, un mouvement de “tweet-deleters” prend actuellement forme sur Twitter au moment où un partenariat entre Google et l’appli au petit oiseau bleu est sur le point de se concrétiser afin d’indexer tous les tweets sur le moteur de recherche. Mais même si vous optez pour Daytweet, mieux vaut réfléchir avant de tweeter.

Vie privée, vie publique

Si demain, le contenu éphémère se généralise à tout internet, n’aurons-nous alors plus aucune raison de nous inquiéter quant à la protection de nos données sur le web ? Pas certain. Faut-il rappeler que notre perte de confiance en les nouvelels texhnologies est née avec Edward Snowden ? Ses révélations fracassantes sur la surveillance massive des communications et des usages prouvent le besoin impérieux pour chaque personne d’avoir la maîtrise des ordinateurs et des téléphones qu’elle utilise. Pourtant, l’ensemble des applications dont nous nous servons aujourd’hui met notre vie privée en péril. « Le numérique est pratiqué désormais dans le soupçon, et nous sommes en même temps dans le déni. Nous savons que nous n’avons pas la main sur tous ces programmes qui stockent nos contenus quelque part, mais en même temps, nous les utilisons et ne faisons pas grand-chose pour nous protéger, bien au contraire » explique Laurence Allard.

Dans une démarche paranoïaque qui aujourd’hui se comprend aisément, une application maligne vient de voir le jour, flirtant avec le thème d’une série devenue culte, Mission:Impossible. La réalité dépasse la fiction : avec elle, c’est votre mail qui s’autodétruira.
Confidential CC a été cofondée par un jeune Français, Warren Barthes. Lancée aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France il y a pratiquement deux mois, elle permet d’envoyer et de recevoir des courriels qui s’effacent une fois lus. Parti du principe que si l’e-mail a déjà une vingtaine d’années d’existence, sa forme n’a jamais évolué en elle-même, il était donc temps de le faire évoluer.

L’appli peut se connecter à n’importe quelle boîte mail. Son utilisation est très simple puisqu’un champ a juste été ajouté dans les mails. En plus du “À” pour indiquer le destinataire de votre courriel, “CC” le destinataire en copie, “CCI” le destinataire en copie cachée, il y a désormais la ligne “CCC”. En l’utilisant, l’expéditeur sait que son message confidentiel sera effacé de sa boîte d’envoi et détruit une fois que le destinataire l’aura lu, pièce jointe comprise. Oui mais ! Le temps que le message soit lu, il est bien en transit, stocké sur un serveur… Internet à durée limitée n’offre donc qu’une demi-réponse face à notre besoin croissant de protection des données… mais c’est peut-être déjà un début de solution.