Interview : on a rencontré Sophie Hunger

Le trompettiste Erik Truffaz l’a invitée sur son album In Between, Éric Cantona a chanté en duo avec elle “La Chanson d’Hélène” rendue célèbre par Romy Schneider. Nous avons rencontré à Paris la chanteuse suisse allemande, devenue en quelques années l’une des créatrices les plus inspirées du moment, à l’occasion de la sortie de son 8e album, Molécules, et avant son concert à La Cigale. 

 

Sophie Hunger
Sophie Hunger © Marikel Lahana

 

Même si nous en rencontrons peu, la plupart des musiciens suisses ne vivent plus dans leur pays, comme vous qui avez choisi l’Allemagne récemment. Est-ce une condition pour réussir musicalement ?

Sophie Hunger : Nous ne sommes pas nombreux en musique, comme dans tous les domaines, d’ailleurs ! Je suis née à Berne, j’ai grandi à Londres, en Allemagne et à Zurich. Je suivais mon père diplomate. Finalement, être suisse allemande a été pour moi une force. Je suis attachée à mon pays natal, j’y mourrai si je peux organiser cela (elle rit). Mais aujourd’hui, je vis à Berlin et la nostalgie me donne une énergie et une force incroyables. Le fait de quitter la Suisse a quelque chose d’existentiel, la nostalgie nous tire vers le haut. Et aujourd’hui, je porte la Suisse en moi. Je n’ai pas vraiment besoin d’être là-bas.

 

À quand remonte votre passion pour la musique ?

J’avais 16 ans, j’ai quitté mon école et j’ai commencé à jouer avec des groupes rock, funk et électro tout en travaillant dans des restaurants. Ça a duré six ans.
Nous rêvions d’être Radiohead. J’espérais pouvoir un jour vivre de ma musique. Cela me rendait un peu nerveuse, d’autant que des garçons et filles que j’avais connus poursuivaient des études ou décrochaient des emplois sérieux. Puis, j’ai eu l’idée de concevoir un album, sans l’aide de personne, dans mon salon. Je trouvais ça charmant, d’imaginer un disque très lo-fi, avec un ordinateur et des micros, dans la pure tradition du songwriter. J’ai écrit une quinzaine de titres. Faire le choix de continuer en solo a été difficile. Certains des amis avec qui je jouais m’en ont voulu, et ils m’en veulent encore (elle sourit). Ils pensent que je les ai laissés tomber et ils n’ont pas tort. Mais j’avais besoin de créer ma propre matière qui a donné naissance à ce premier disque Sketches on Sea. Curieusement, après avoir pris cette décision, toutes les portes se sont ouvertes. Avant, je devais appeler les gens pour avoir des salles, c’était long et pénible. J’ai eu de la chance, j’ai fini par accomplir mon rêve à l’âge de 24 ans : en faire ma profession !

 

 

Les maisons de disques vous ont vite repérée ?

Elles m’ont sollicitée, mais j’avais peur, je fuyais les échanges. Je revenais de pas mal d’années avec des groupes underground. J’avais un préjugé sur l’establishment. Je ne voulais pas être utilisée. Je n’ai rien cédé grâce à ce public, pas énorme, mais très présent, qui me suivait. Je vendais quelques centaines de billets en circuit informel, je n’avais pas besoin des maisons de disques pour m’organiser une carrière. Mais j’ai quand même signé une licence avec Universal France dirigé par Daniel Richard, un grand professionnel. Il m’a encouragée et rassurée en me disant que je pourrais enregistrer un disque chez eux quand je le voulais, avec une liberté artistique totale. L’industrie musicale est une affaire ultra-capitaliste, mais quand vous rencontrez un homme comme Daniel Richard, vous êtes chanceux. C’est l’un des rares personnages qui a su garder le feu de l’art. Il est difficile d’expliquer pourquoi ma musique a plu, peut-être qu’elle a quelque chose de tendre, d’identifiable.

 

Pourquoi avez-vous choisi de vous installer à Berlin ?

Je suis suisse allemande, et Berlin est le centre culturel du monde allemand. Il était donc logique pour moi d’y aller. Je me suis intéressée aux synthés, à la musique électronique, au krautrock, et Berlin semblait le bon endroit pour ça. J’ai cherché les traces de ce qui était allemand et non pas anglais ou américain. Molécules est issu de cette recherche. Je voulais aussi marcher dans les pas de mon grand-père qui avait déménagé à Berlin vers 1920. Je ne l’ai pas connu car il est mort jeune pendant les années 1950. Ses parents sont décédés quand il avait 15 ans, et il a décidé de partir tout seul à Berlin à 18 ans. Il s’est inscrit dans une école de comédie musicale. Cette époque berlinoise a été joyeuse et artistique pour lui. Et puis, quand le national-socialisme est arrivé, il est retourné en Suisse. Il a travaillé à la radio comme animateur, chanteur, speaker. Il y a une photo de lui avec ces anciens microphones que j’aimerais trop avoir aujourd’hui. Ma grand-mère a tout légué à la radio. Je pourrais en acheter, mais c’est très cher… Mon grand-père était le seul artiste de la famille, j’ai été très inspirée par lui.

 

Sophie Hunger
Sophie Hunger © Marikel Lahana

 

 

À Berlin, vous avez aussi découvert le Berghain, le club techno mythique, qui plane sur votre œuvre électronique.

Quand je suis arrivée à Berlin, j’ai rencontré des fans de musique électro, qui m’ont invitée dans ce club mythique. Je respecte beaucoup cet endroit. C’est là que j’ai compris le pouvoir de communication de cette musique. Là-bas, aucune règle ne gouverne les gens. Tout est en verre. Il serait facile de blesser quelqu’un. Et pourtant, personne n’est jamais agressé. Les gens sont assez respectueux. C’est l’un des endroits les plus éduqués et cultivés que je connaisse. À l’entrée, on vous colle un sticker sur votre portable pour éviter que vous preniez des photos de l’intérieur. Il n’existe aucune photo du club, c’est strictement interdit.

 

Une autre artiste reconnue, Agnes Obel, s’est expatriée à Berlin. Vous l’avez rencontrée ?

Bien sûr. Sa violoniste Kristina Koropecki est l’une de mes amies. Agnes est une super musicienne. Je la trouve magique. Elle a une incroyable connaissance de la production, elle conçoit sa matière toute seule. Je commence tout juste à travailler sur ordinateur, alors j’appelle Agnes qui s’y connaît. Quand je ne sais pas quel ampli acheter, elle me conseille, partage volontiers son savoir et me soutient, comme une grande sœur. J’ai même tourné avec elle au Canada. C’est rare dans ce milieu. 

 

 

Dans l’une des chansons de Molécules, “There Is Still Pain Left”, vous évoquez une rupture amoureuse…

(Elle hésite) Ce n’est pas aussi direct. Le thème évoque une femme qui essaie d’attirer l’attention d’un homme, en vain. Je ne dirai pas d’où vient ce récit. Il ne faut pas voir d’autobiographie dans mes chansons. Écrire des paroles, ce n’est pas délivrer de l’info comme sur CNN. La réalité ne m’intéresse pas. Je suis plus dans la fiction. C’est pourquoi j’adore Dylan depuis que je suis ado, j’adore son abstraction.

 

Comment sera votre concert à Paris ?

Je chante, je joue de la guitare et du piano, et derrière, il y aura des synthés, un saxophone, une batterie électronique, une trompette. J’ai hâte d’y être, car j’aime beaucoup Paris. Venir de Suisse et pouvoir jouer à Paris, c’est merveilleux !_

 

Album Molécules (Caroline).
En concert lundi 15 octobre à 19 h 30 à La Cigale. 120, boulevard Rochechouart, 18e, M° Anvers. Places : 33 €.