Rencontre avec Lauren Bastide, féministe jusqu’au bout des ondes

Deux ans ! En décembre s’arrose l’anniversaire du podcast La Poudre, hit de la conversation-audio auréolé de 3.5 millions d’écoutes sur iTunes. L’occasion de revenir sur l’année écoulée en compagnie de sa créatrice Lauren Bastide, par ailleurs co-fondatrice du studio de production de podcasts indépendant Nouvelles Ecoutes. A bon entendeur.

 

Inspirante, Lauren Bastide tend l’oreille pour mieux faire entendre. Depuis décembre 2016, elle libère la parole de celles qui font la société d’aujourd’hui, de Juliette Armanet à Anne Hidalgo, de Pénélope Bagieu à Leila Slimani. Face à cette féministe fière, toutes font parler la poudre et évoquent leur rapport à l’apparence et à l’utérus, à l’enfance et au sexisme ordinaire, entre convictions et confessions intimes. Deux saisons plus tard, la voix douce de cette militante forte fait office de référence pour les créatrices qui, de Quoi de Meuf à Les couilles sur la table en passant par Miroir, Miroir et Entre nos lèvres, proposent des podcasts engagés et modernes. C’est dans un très cosy café de Pigalle que Lauren Bastide, à son tour, se raconte au micro.

Lauren Bastide, créatrice du podcast La Poudre
© Franck Aubry

 

La Poudre vient de fêter ses deux ans d’existence. Quel bilan en tires-tu ?

Dès mes premières invitées, j’avais une idée assez arrêtée de ce que je voulais faire, et où je voulais le faire. Je souhaitais enregistrer ces conversations dans une chambre d’hôtel, car c’est une zone de confort et un espace d’intimité. Je pense qu’en deux ans, mon militantisme s’est aiguisé. Ma compréhension des enjeux qu’implique le féminisme s’est élargie grâce à mes invitées et à tous les films, livres, séries découverts grâce à elles. J’ai pris de la confiance.  

2018 a été une année importante pour le mouvement féministe. C’est dans ce contexte qu’un podcast comme La Poudre s’inscrit dans l’Histoire, en étant simplement là, en répondant aux questions actuelles. Beaucoup de créatrices m’ont dit qu’elles avaient voulu monter leur boîte (ou créer leurs podcasts !) en écoutant l’émission. De l’année passée, je retiens aussi l’arrivée des hommes parmi mes auditeurs. Mon audience se mixifie.  

Porte-parole de l’association « Prenons la une », tu t’intéresses au sexisme dans la sphère médiatique, et au traitement médiatique des femmes en général. Qu’as-tu retenu de celui de #NousToutes, la Marche du 24 novembre contre les violences sexistes et sexuelles ? 

Le 24 novembre, j’étais à Genève, au festival féministe Les Créatives, alors j’ai manifesté là-bas. C’était plus modeste que le rassemblement #NousToutes sur la place de la République. J’ai l’impression que beaucoup de jeunes femmes sont venues marcher pour la première fois. Voir 50 000 personnes réunies, c’est historique et exaltant. Mais à côté de cela, la considération que les médias ont accordé à cet événement est tout à fait décevante. Jamais les manifs féministes, ou le féminisme tout court, ne sont traités correctement dans les médias traditionnels. Comme s’il y avait toujours « plus urgent« . On minimise ces combats. Ce traitement là reflète celui, insuffisant, des questions concernant les droits des femmes  en général. A la télé et à la radio, on ne laisse jamais les femmes parler. On leur coupe la parole. Mais moi, j’ai une confiance aveugle en mon invitée.  

En tant que journaliste, je veille dans mon podcast à ce que soit représentées les femmes dans toutes leurs nuances de vécus, d’origines, d’orientation sexuelle, de milieu, de religion, et pas seulement des femmes qui me ressemblent. Je garde à l’esprit qu’en tant que femme blanche bourgeoise et hétérosexuelle je bénéficie de nombreux privilèges dans la société. En France, les médias traditionnels ne tiennent que peu compte des problématiques de genre, à l’inverse des médias anglais et américains par exemple. C’est peut-être pour cela qu’il y a autant de podcasts féministes ici!

 

Lors de la conversation avec la dessinatrice Emma, créatrice du concept de « charge mentale« , tu dis que le féminisme “chic” ne suffit pas. Qu’il y a toujours un moment où, lorsque l’on est militante, il faut sortir dans la rue. Mais un podcast comme La Poudre ne permet-il pas de faire entendre cette révolution tout en douceur ?

Si tu ne gueules pas fort, personne ne t’entend ! Mais j’aime l’idée d’énoncer des idées fortes avec une voix douce. Après, le premier numéro de La Poudre est arrivé au moment de l’élection de Donald Trump. Je suis allée à la Women’s March de Washington et l’on entend les clameurs de ces milliers de femmes qui manifestent contre Donald Trump dans le générique d’ouverture du podcast. Voir des milliers de personnes marcher sous une bannière féministe c’est forcément fort car cela te fait comprendre que le féminisme n’a rien d’anecdotique. Il est universel. Le féminisme que je défends est anti-colonialiste, anti-capitaliste, anti-raciste, il ne s’envisage pas sans lutte pour les droits des personnes handicapées, sans égalité pour toutes les personnes LGBTQ. Bref il est radical et révolutionnaire !

 

L’un des derniers épisodes en date de La Poudre est un long échange avec Anne Hidalgo, la Mairesse de Paris. Quel rapport entretiens-tu avec la capitale, son imaginaire, sa culture ? 

J’ai grandi à Orléans. Je suis partie à dix huit ans pour faire Sciences Po à Strasbourg et ne suis arrivée à Paris qu’à mes vingt trois ans, pour faire mon école de journalisme. Paris, à mes yeux, était synonyme de culture. J’allais tout le temps au Musée d’Orsay et au Centre Pompidou. Mais c’était aussi la capitale de la mode. Etudiante, j’étais intéressée par le journalisme, la culture, je savais que je finirai à Paris ! Il y a toujours eu cette attraction entre cette ville et moi. Mais c’est important de sortir de Paris et de ses archétypes. D’ailleurs, l’audience de La Poudre n’est pas seulement parisienne, j’ai beaucoup d’auditeurs et d’auditrices à Marseille par exemple. Récemment est même sorti le premier épisode de La Poudre enregistré en anglais ! Dans un futur proche, je pense me tourner vers l’Espagne… (elle sourit)

 

En 2017 tu as conçu l’ouvrage A Paris en compagnie de l’iconique model Jeanne Damas, l’incarnation parfaite de la Parisienne. L’idée était justement de moderniser ce stéréotype, de l’interroger également. Quels souvenirs en conserves-tu ?

Il s’agissait de portraitiser vingt femmes différentes, choisies pour leur élégance, leur “lifestyle” mais surtout pour la diversité qu’elles incarnent. Jeanne et moi désirions montrer que la Parisienne n’est pas forcément née à Paris. Ce livre est en quelque sorte un entre deux entre mon attrait pour la mode et les convictions féministes de La Poudre. Il t’explique que si tu as envie d’inventer ton propre mode de vie, tu peux. Cette ville offre une explosion de possibles. C’est Paris qui fait les parisiennes. Quant à Jeanne Damas, c’est l’une de mes meilleures amies. On aurait tort de la résumer à un stéréotype d’instagrameuse, ou de la croire superficielle. Elle est passionnante, talentueuse et indépendante et j’admire aussi en elle la chef d’entreprise, elle est en train de construire un petit empire!

 

Crois-tu que la Parisienne soit une figure féministe ?

Bien sûr ! On imagine pas plus “parisienne” qu’une personnalité comme Simone de Beauvoir par exemple. Une femme qui pense, une agrégée de lettres qui au milieu du vingtième siècle vit dans un couple libre, avec un mec tout aussi célèbre qu’elle, qui n’a pas d’enfants, revendique son indépendance...what else ? (elle ritParis est une femme !  

 

Le podcast est le medium idéal pour divaguer. Où aimes-tu flâner à Paris ?

Mon quartier, c’est évidemment Pigalle. J’aime le Paris nocturne car je reste un oiseau de nuit. Il y a quelques années j’étais l’une des pilières du Baron ! J’y allais presque tous les soirs à l’époque et c’était fou de rencontrer dans cette boîte de nuit légendaire tous ces artistes flamboyants. C’est dans ce type de lieux que l’on trouve aussi plein de questionnements de genre, l’imaginaire queer par exemple. La nuit, quelque chose d’autre est permis. Aujourd’hui je passe mes journées à traverser la ville à pied, en long, en large et en travers. C’est parfait pour écouter plein de podcasts ! Finir une écoute en scrutant la Seine…

Sinon, j’apprécie Le Jeu de Paume, qui met en valeur les femmes artistes. Très inspirant. La bibliothèque féministe Marguerite Durand également. J’aime enfin le Carreau du Temple, où je me rends depuis novembre dans le cadre de Présentes, un cycle de conférences ouvert à tous et sans inscription. C’est un lieu d’une accessibilité parfaite et chaque conférence est traduite en langage des signes. C’est rarissime à Paris. Penser la parole politique c’est essentiel, mais il faut commencer par penser la présence physique ! Car accéder à l’espace public est un enjeu majeur. Durant ces conférences, il a été par exemple question de l’invisiblisation des présences lesbiennes, à l’heure où le débat sur la PMA fait rage – et alors que les médias les excluent.  Mes invitées jusqu’à maintenant ont été Elisa Rojas, Rokhaya Diallo et Alice Coffin. En janvier je reçois Caroline de Haas. Bref des militantes féministes combatives et sans concession pour lesquelles j’ai une grande admiration !

 

Fin 2018 s’est lancé Mortel, dernier podcast en date de Nouvelles Ecoutes, les studios que tu as co-créé en compagnie de Julien Neuville. C’est un podcast consacré à la mort, narré par la très singulière Taous Merakchi. Pourquoi sa voix t’a-t-elle plu ?

Cette idée est survenue à la rédaction comme une évidence : consacrer un podcast à la mort, le sujet le plus tabou et intime qui soit. L’univers de Taous (alias Jack Parker) est punk, gothique, tim burtonien, il convient totalement au thème. Surtout, sa voix est impressionnante et singulière, elle stupéfie. Je suis très fière de ce podcast.

Qu’attendre de cette année 2019 ?

Il va falloir qu’on serre les dents, car, comme l’a écrit Susan Faludi, après toute période de poussée féministe arrive le temps du backlash ! Préparons nous à résister!