DOC, oasis culturelle dans un ancien lycée

Alors que les artistes fuient massivement Paris en quête de loyers accessibles, une centaine d’entre eux ont créé l’atelier de leurs rêves dans le XIXe arrondissement. Visite guidée à DOC où des plasticiens, artisans et comédiens redonnent vie à des salles de classe abandonnées.

 

Exposition Slow Slow Kinesis © Paul Nicoué
Exposition Slow Slow Kinesis © Paul Nicoué

 

Dans la très calme rue du docteur Potain, on pousse l’épaisse porte d’un ancien lycée technique sans que personne ne nous demande notre carnet de correspondance. Nous sommes très loin de deviner que nous venons d’entrer dans une véritable fourmilière d’art contemporain. Car en 2015, voyant que le bâtiment était abandonné aux souris et aux herbes folles depuis plus de 10 ans, une douzaine d’artistes ont décidé d’y poser leurs chevalets. Au mois de mars, DOC aura quatre ans. Une centaine de sculpteurs, écrivains, comédiens et plasticiens y travaillent désormais tous les jours – sans compter les résidents temporaires.

C’est Maude Bouhenic, comédienne et programmatrice des arts de la scène au DOC, qui nous accueille dans ce qui ressemble à la loge du concierge. Elle est fière de présenter ce lieu d’utopie, où tout fonctionne à l’horizontale : « Ici, c’est 5€ le mètre carré par mois, un prix totalement improbable pour un atelier parisien. Tout cet argent est réinvesti dans le fonctionnement du lieu. Le loyer donne accès à la fois aux ateliers individuels des artistes et aux ateliers techniques de menuiserie, de métallurgie… », explique la jeune femme aux épaisses boucles brunes et lunettes papillon. « Il y a un conseil d’administration, mais toutes les décisions sont prises de façon collégiale. J’ai trouvé une ambiance unique, parce qu’on est tous conscients de porter un projet commun. Dès le début sont venus d’anciens des Beaux Arts, d’autres du milieu squat, et ça s’est très bien mélangé ». Comme elle, de nombreux artistes donnent du temps bénévolement pour participer à la gestion du DOC.

 

Le réfectoire devient une salle d’exposition

L'atelier menuiserie du Doc © Association Doc
L’atelier menuiserie du DOC © Association Doc

 

Maude entame la visite guidée dans ce dédale de 3 000 mètres carrés de surface. Dans une vaste pièce aux murs blanc, la plasticienne Daiga Grantina élabore les grandes œuvres colorées qu’elle présentera au mois de mai à la biennale de Venise. Dans son bleu de travail tout tâché, la jeune femme blonde semble un peu dépassée : pour la première fois, c’est elle qui représentera son pays à ce grand meeting de l’art contemporain. Nous traversons ensuite l’ancien réfectoire au sol recouvert de petits carreaux beiges, devenu une salle d’exposition et de spectacles. Nous voilà dans l’atelier de ferronnerie où Fayçal, migrant d’origine soudanaise, façonne des ornements en métal en écoutant du hip hop américain. L’artisan de 28 ans était ferronnier dans son pays d’origine, c’est un habitué du centre d’hébergement d’urgence situé juste en face du DOC. Il a commencé à travailler ici après l’une des visites organisées par le centre social.

 

A l’étage, les ateliers se succèdent dans les anciennes salles de classe. Dans une pièce remplie de sculptures moulées, Louise Boghossian coud des bas résilles entre eux sur fond de techno minimale. La jeune femme rousse en jean et baskets noirs tient à se présenter : »Je suis plasticienne et DJ sous le nom de Syndrome Pré Menstruel. Ou SPMDJ, si tu veux aller plus vite ! », précise-t-elle dans un petit rire. En ce moment, elle prépare une exposition sur le thème de l’adolescence avec son amie Alicia Zaton. Souvent, les artistes du DOC font appel les uns aux autres, pour travailler presque en autarcie : les peintres vont voir les menuisiers pour réaliser les châssis de leurs toiles, les metteurs en scène se font aider par la costumière et par les scénographes d’ici.

Au dernier étage, la salle de spectacle de 90 places assises accueille le public pour les concerts, les représentations théâtrales, les projections de films et les universités populaires, débats participatifs lors desquels les experts donnent la parole aux spectateurs. L’année dernière, DOC a accueilli 15 000 visiteurs en 120 événements, dont les festivals annuels de théâtre (Bruits de Galop) et de moyens métrages (FLiMM).

 

 

DOC, un espace éphémère ?

L'atelier Bijoux de Carole © Louis Malecek
L’atelier Bijoux de Carole © Louis Malecek

 

L’écosystème du 26 rue du Docteur Potain est d’autant plus remarquable qu’il s’est organisé sous la menace de l’expulsion. Les artistes squattent un bâtiment appartenant à la région Île-de-France, et qui sera peut-être bientôt vendu à un acteur privé ou public. Les résidents du DOC n’hésitent pourtant pas à se projeter, tentant de tirer le meilleur de ces locaux (sûrement) éphémères. Depuis quatre ans, ils entretiennent et font vivre un lieu qui, à leur arrivée, n’était pourvu ni d’eau courante ni d’électricité, et dont le sol était couvert  de détritus.  « On a investi 90 000 € dans les travaux au fil des ans. En fait, on ne se bride pas du tout. On va bientôt ouvrir ici un labo de photo argentique et un atelier de céramique. Et puis en 2019, on a envie de s’ouvrir encore plus au quartier, de développer des projets avec les groupes scolaires du coin », explique Maude, persuadée de l’utilité du DOC au sein du XIXe arrondissement.

Au fil des ans, les artistes ont pris une place de choix dans ce quartier assez pauvre en lieux culturels. Les voisins viennent assister aux spectacles et aux vernissages. Certains ont même spontanément amené leurs outils de jardinage pour aider à entretenir les plantes vertes de l’ancienne cour du lycée. La comédienne nous confie qu’elle voudrait établir des horaires d’ouverture en journée pour que DOC devienne aussi un lieu de passages, de visites spontanées. Le rêve d’une vie en communauté continue de faire son chemin dans la rue du Docteur Potain.

 

DOC

26 rue du Docteur Potain, 19e
Métro Télégraphe
Pour connaître les dates des expositions, projections, représentations théâtrales, universités libres… Rendez-vous sur le site du DOC