Le tricking déploie ses ailes

Spectaculaire, hybride, extrême, le tricking, cette discipline freestyle mélangeant arts martiaux, breakdance ou gymnastique, sort peu à peu de l’underground

Un mélange de kung-fu, de capoeira, de breakdance

© Tristan Shu / The Art of Tricking

 

Vrille chinoise suivie d’une lune vrillée, illusion avec une ouverture de jambes… Là on a une roue sur les mains, 900, 720 et quart, balayage arrière, lune vrillée, coup de pied et raiz touch down…” Kenny Singuaye, 24 ans, détaille, impassible, les figures de ses petits camarades qui passent un à un sur le tatami de la salle du centre d’animation Dunois dans le 13e arrondissement de Paris. Si cela ressemble à un langage codé pour la plupart des gens, tout est très clair pour Anis, Kevin, Rachid, Mehdi, Pierre et les autres qui enchaînent sauts et coups de pieds à plusieurs mètres du sol, donnant l’impression de voler. Entre jeux vidéo, mangas et films de Bruce Lee, ce qui se passe sous nos yeux est à peine croyable. Pas de câble accroché au plafond, pas de trampoline pour monter plus haut, non c’est à la force des jambes que ces athlètes d’un nouveau genre défient l’apesanteur. Nous sommes dans le temple de l’Envolée, collectif incontournable de tricking, cette discipline qu’on appelle parfois le MMA (Mixed Martial Arts) artistique, mélange de kung-fu, de capoeira, de breakdance, de gymnastique et bien plus encore. Les enchaînements que l’on appelle combos, réunissent mouvements acrobatiques (salto, rondade, flip…) et kicks, les fameux coups de poings ou pieds provenant des arts martiaux traditionnels.
Ce qui est important dans le tricking, c’est de trouver son style, il n’y a pas de règles. Tu peux ajouter une figure du cirque ou de danse à ton enchaînement, l’important c’est la créativité et c’est ce qui le différencie des arts martiaux traditionnels”, explique Kevin Karlton Cétout, 5 ans de viet vo dao derrière lui. Il poursuit : “Dans les arts martiaux classiques, il ne faut pas avoir de style justement, pour arriver à une exécution parfaite telle que le grand maître l’a enseignée. Si vous ajoutez un mouvement d’épaule ou autre, c’est généralement assez mal vu.” Comme pour la plupart des participants, c’est le côté freestyle du Tricking qui a séduit Kevin, la possibilité d’aller piocher dans d’autres disciplines, ce sentiment de liberté aussi bien dans l’approche que dans l’exécution elle-même. Mais l’élément qui les rend accros, c’est aussi la montée d’adrénaline commune à tous sports extrêmes. “Quand j’ai effectué mon premier salto, j’ai eu l’impression que j’étais dans les nuages, c’est comme si je m’envolais, c’est allé super vite et en même temps j’ai ressenti une sensation que je n’avais jamais connue”, confie Dan, 21 ans, qui pratique le karaté depuis l’âge de quatre ans, et converti au tricking en 2004.

 

Le tricking c’est pour tout le monde


© Tristan Shu / The Art of Tricking

Ce mercredi soir comme toutes les semaines depuis septembre, l’association donne des cours de cette jeune discipline créée dans les années 1980 aux États-Unis. Si l’échauffement ressemble à un cours d’art martial classique, la suite est résolument différente. Une quinzaine de garçons entre 20 et 30 ans en moyenne – les quelques filles sont absentes ce jour-là – s’entraînent au son du rap pour se booster. Ils défilent chacun leur tour sur le tatami enchaînant plusieurs tricks à une vitesse vertigineuse. À chaque passage, applaudissements, cris d’admiration ou d’encouragement, résonnent dans la salle. L’ambiance est chaleureuse et décontractée même si ce qui se passe sur le tatami est réalisé avec le plus grand sérieux. Si les tricks s’enchaînent avec aisance, c’est grâce à des années de pratique et de discipline. La plupart des pratiquants ont un sérieux background dans les arts martiaux, même si certains des nouveaux venus n’ont fait leurs armes dans aucune discipline. “J’ai vu une vidéo sur internet et ça m’a donné envie, je viens de m’inscrire”, explique Olivier, 21 ans. “Le tricking c’est pour tout le monde, mais c’est le courage et la persévérance qui font la différence. Quand j’ai commencé et que j’ai vu le travail qu’il y avait à fournir, ça m’a donné encore plus envie. J’en connais plein qui ont lâché l’affaire, c’est le mental qui compte.” confie Pierre Toubas, 32 ans, fondateur de l’Envolée. “Il faut maîtriser sa peur sur les acrobaties, prendre des risques, travailler sur soi. On retrouve les valeurs des arts martiaux comme l’humilité, c’est aussi ça que j’apprécie.”
Comme le tricking n’a pas de fédération officielle, il est difficile de connaître le nombre exact de pratiquants, mais le chiffre avancé en France est de 2 000 à 3 000 personnes. Proche de l’esprit street, les trickseurs se rencontrent lors de gatherings, des rassemblements où des athlètes de tous pays se retrouvent pour échanger. C’est dans ces grandes messes que les sportifs s’affrontent lors de battles à la manière du breakdance, individuellement ou par équipe. L’équipe des Français de l’Envolée avance un palmarès impressionnant (demi-finaliste battle Adrenaline à San Francisco en 2016, vainqueur LTB 2016 à Lyon, Finaliste Hooked Gathering à Amsterdam en 2015…) ou en individuel (finaliste Tricks Fighter à Paris en 2016,  onze fois champion du monde WAKO, WKTA entre 2003 et 2015, vainqueur Battle of North 2016…).

Depuis, il a entamé une carrière de cascadeur professionnel

 

Ce soir-là, à l’entraînement, l’ambiance est particulièrement enjouée. Anis Cheurfa est passé voir ses anciens camarades de jeu avant de repartir à Los Angeles où il réside actuellement. Grâce à ses talents de trickseurs, Anis s’est fait repérer lors de castings. En 2010, il se fait un nom dans la scène de combat d’anthologie du film Tron l’héritage : où il joue Rinzler qui effectue tricks et autres figures bluffants les spectateurs. Depuis, il a entamé une carrière de cascadeur professionnel ponctuant les blockbusters de son style de trickseurs, Hunger Games, Wolverine, Power Ranger, Avengers, Ant-Man… la liste est longue. Il faut dire qu’à 29 ans, avec son mètre quatre-vingt et ses quatre-vingt kilos, le Français est un des meilleurs trickseurs du monde. Il peut s’extraire à plusieurs mètres du sol et réaliser un trick d’une amplitude telle qu’il reste suspendu dans les airs suffisamment longtemps pour décomposer parfaitement ses coups de pieds. “Le tricking a changé ma vie. Je n’étais pas très bon à l’école et cela m’a permis de m’exprimer, et puis j’ai pu voyager un peu partout dans le monde ! Cela a été comme une évolution naturelle jusqu’à trouver mon métier, cascadeur”, explique cet ancien pratiquant de taekwondo. Le parcours d’Anis illustre à merveille l’esprit de l’Envolée, dont le but est de promouvoir le tricking hors de la sphère des sports extrêmes, pour le pousser à devenir une discipline artistique. Expositions photos, organisation d’événements culturels et sportifs comme les Battle ou la Tricking Party, soutien à la création de spectacles vivants à l’insertion professionnelle de ses membres (comédies musicales, clips vidéos, publicités, etc.)… l’Envolée a un seul objectif : aider le tricking à se déployer toujours plus loin, toujours plus haut.

Cours de tricking les lundis (21h-22h) et mercredis (20h30-22h) au Centre d’animation Dunois (Paris 13e). Plus d’infos : www.facebook.com/team.lenvolee et contact@lenvolee.eu

Le Battle L’Envolée (compétition internationale de tricking), 4e édition, aura lieu le samedi 10 décembre 2016 à La Villette, dans le cadre du festival Freestyle La Villette. Entrée gratuite + stages de tricking gratuits par L’Envolée les 3 et 4 décembre 2016.