Rencontre : trois « hommes pipi » de Paris

Le métier de dame pipi a longtemps été imputé aux femmes. Aujourd’hui, plusieurs clubs parisiens comme le Magnifique, le Rex ou le Badaboum inversent la tendance et emploient des hommes afin d’assurer le bon fonctionnement de leurs toilettes. Babacar, Joel et Nilo font partie des petites mains de nos soirées, souvent ignorés par certains ou trop sollicités par d’autres. Portrait de ces trois « hommes pipi » à Paris.

 

Babacar, le magnifique

Depuis 2007, Babacar veille au maintien de la propreté des toilettes du Magnifique.

Babacar assis dans les toilettes du Magnifique
© Houda Benjelloune

 

Cravate nouée autour du cou, chemise parfaitement repassée et chaussures cirées. Babacar ne conçoit pas de se présenter au travail autrement. Plus que la tenue vestimentaire, chez Babacar l’élégance est un mode de vie. « Le savoir vivre et très important pour moi. J’accorde beaucoup d’importances aux valeurs comme la politesse ou la gentillesse. J’ai horreur qu’on essaye de me corrompre ». En effet, même si des personnalités telles que Denzel Washington ou des joueurs du PSG ont fait partie de la clientèle du Magnifique, pour Bab’s, comme il l’aime qu’on l’appelle, « tout le monde est logé à la même enseigne ». Une rigueur à laquelle il n’a jamais failli. Ainsi, il raconte avec amusement : « Il y a quelques années, j’ai refusé les avances plutôt osées d’une très belle femme. Elle a feint d’avoir un problème dans l’un des WC et à mon arrivée elle était complètement nue. » Mais il en faut bien plus pour l’impressionner !

Originaire du Sénégal qu’il a quitté pour l’Espagne, Babacar était à l’origine dresseur de fauves dans un cirque espagnol. C’est après une tournée aux Antilles où il a rencontré sa seconde femme qu’il décide de s’installer en France en 1992. Vendeur de fruits secs à ses débuts, c’est grâce à son métier de gardien au sein d’un immeuble rue Ranelagh qu’il  rencontre le gérant du Magnifique. Ce dernier lui propose alors de faire un essai. Deux jours plus tard, Babacar commence son emploi au sein du club et cumule les deux travails dans la même journée. « Je n’ai pas été très heureux en amour donc je me suis concentré sur le travail ».

Mais après six mois de dur labeur, il décide de se consacrer exclusivement au Magnifique qu’il considère comme sa seconde famille. « Malgré les apparences, c’est un métier où on fait de belles rencontres. En plus de mon patron Olivier qui est fantastique, c’est toujours un plaisir lorsque des années après, certains clients viennent me remercier pour les conseils que je leur ai prodigués » confesse-t-il humblement.

Mais dans quelques mois, Babacar prendra sa retraite. Il reconnaît tristement : « C’est une page qui se tourne. Ça fait mal mais il faut bien que ça s’arrête un jour ». C’est à Dakar, dans une petite maison qu’il a achetée grâce à ses économies, qu’il compte aller se reposer. « Je suis impatient de m’occuper de mon futur poulailler » conclut-il sereinement.

 

Joel, l’artiste

Préposé aux toilettes du Rex depuis plus de cinq ans, Joel transforme l’attente, dans une file parfois très longue, en one man show.

Joël dans les toilettes du Rex
© DR

 

Dans les toilettes du Rex, c’est Joel qui assure le spectacle. Remarques cinglantes ou compliments, on ne sait jamais quelle sera sa prochaine réplique. Mais une chose est sûre : celle-ci déclenchera à coup sûr le rire de son auditoire. Joel est un personnage. Ses mimiques et son phrasé bien à lui laissent rarement de marbre ceux qui le croisent. Ne vous étalez pas non plus sur vos problèmes, Joel est seul maitre à bord et il n’hésitera pas à vous affubler d’un « Chérie, tu parles trop, je n’ai pas le temps », lorsqu’il jugera la conversation trop longue.

A 43 ans, c’est après avoir travaillé dans plusieurs afters de Paris comme le Saxo ou le Rexi que cet oiseau de nuit a intégré le Rex il y a 5 ans. « Je vis beaucoup la nuit, j’adore ce milieu. La journée, je dors ». Un rythme de vie dont il ne se lasse pas. « Au Rex, je ne peux pas me passer du contact avec les gens. J’aime ces moments où on se lie à quelqu’un qu’on ne connaît pas. Chacun raconte sa vie et le lendemain nous reprenons notre quotidien comme si nous ne nous étions jamais croisés. »

 

Nilo, le battant

Depuis qu’il a quitté le Sri Lanka il y a 6 ans, Noli enchaîne les petits boulots à Paris. Depuis deux ans, il travaille aux toilettes du Badaboum.

Noli dans les toilettes du Badaboum
© DR

 

Derrière son sourire de façade,  il n’est pas facile de deviner le passé douloureux de Nilo. Né au Sri Lanka pendant que la guerre civile fait rage, le jeune homme est issu de la minorité Tamoul. Il n’a d’autre choix que de s’engager auprès des Tigres de libération de l’Eelam. Une période de sa vie qu’il évoque difficilement : « Le mari de ma sœur y a perdu la vie. J’ai vu et fait beaucoup de choses dont je ne veux pas me souvenir ».

Aujourd’hui, il est seulement heureux d’avoir pu échapper à la répression qui sévit dans le pays. « Je suis reconnaissant  de pouvoir me sentir enfin en sécurité, de vivre sans avoir peur ». Depuis son arrivée en France il y a 6 ans, il profite des plaisirs simples, comme aller au restaurant avec ses amis. Il consacre également une bonne partie de son temps libre à l’entretien de son aquarium. « Je suis passionné par les poissons, je trouve ça apaisant de m’en occuper ».

Le soir venu, il quitte ses animaux à branchies pour les toilettes du Badaboum. Travailleur forcené, il les nettoie avec une rigueur implacable. Et même s’il paraît timide, Nilo aime discuter avec les clients du club. « J’adore découvrir de nouvelles nationalités. Parfois je rencontre des gens venus de pays dont je n’avais entendu parler auparavant ». Aujourd’hui, Nilo ne souhaite qu’une seule chose : se marier et fonder sa propre famille dans son nouveau pays. « Mon avenir est en France désormais, je ne retournerai plus au Sri-Lanka », conclut-il.