Mode, ciné, musique, tv : l’émergence de la culture Twee

L’an dernier, le journaliste américain Marc Spitz théorisait le mouvement “twee” dans un ouvrage foisonnant. Depuis, cette drôle de tribu a essaimé sans faire de bruit, rejoignant les hipsters au rayon des tendances socioculturelles passés de l’underground au mainstream. Être Twee, c’est rejeter le cynisme de l’époque et prôner la bienveillance et la douceur en affichant des goûts esthétiques délicats. Portrait amusé de cette génération du “tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil”.

La “twee attitude”

Soyons clair, les twees ont toujours existé. Peut-être même en êtes-vous un sans le savoir ! Le terme, dont les contours restent flous, s’emploie sous le manteau depuis des lustres, mais n’a été vraiment popularisé que l’an passé avec la sortie du livre Twee: The Gentle Revolution in Music, Books, Television, Fashion & Film de Marc Spitz, un journaliste musical qui officie pour le New York Times ou Vanity Fair. Dans la langue de Kate Middleton, “twee” peut se traduire par mignonnet et fait référence à la manière attendrissante dont les bambins tentent de prononcer le mot “sweet” (doux). Si l’on devait brosser le portrait-type du twee, ça serait celui d’un “adulescent” un brin naïf et romantique qui s’est fabriqué un petit cocon douillet et ouaté à l’abri des dures réalités du monde extérieur.

A l’inverse des hipsters perçus comme plus cyniques ou poseurs, ce sont des jeunes gens propres sur eux, créatifs et rêveurs, qui érigent la gentillesse et la délicatesse comme valeurs suprêmes et luttent contre la morosité ambiante à grands coups de vidéos de chats tout mignons de cupcakes fait maison et de photos aux filtres pastel postées sur Instagram. Chez eux, pas de subversion ni de second degré, juste un amour immodéré pour les jolies petites choses. D’où un esprit DIY (do it yourself) très développé. Pourquoi perdre son temps dans les magasins alors qu’on peut confectionner chez soi ses propres produits, de l’écharpe tricotée à la confiture de groseille en passant par des objets de déco ? 

Bref, vous l’aurez compris, le twee représente une sorte de joyeuse caricature qui, comme toutes les tendances, a été conceptualisée et entretenue par les journalistes, histoire de s’amuser un peu. Mais, mine de rien, elle révèle aussi quelque chose sur l’époque et a le mérite de mettre un nom sur une communauté (essentiellement issue des classes moyennes et supérieures, voire de la jeunesse dorée) qui envisage l’enfance comme un paradis perdu et refuse de se confronter aux “problèmes d’adultes” économiques et sociaux. Ce qui ne manque pas évidemment de susciter agacement et ironie chez beaucoup. Certains observateurs et philosophes parlent d’ailleurs d’un phénomène d’attraction-répulsion à leur égard. Comme si – tout en trépignant devant leur mièvrerie insouciante, leur raffinement à la limite du ridicule et leur ultra-sensibilité inoffensive –, on enviait finalement le monde de Bisounours qu’ils se sont aménagé. Alors, demain, tous twee ?

Zooey Deschanel, l’icône twee

On ne présente plus l’adorable Zooey Deschanel. L’actrice, égérie du cinéma américain indé, a été élue reine des twee pour l’ensemble de son œuvre et particulièrement pour son rôle dans la comédie romantique douce-amère (500 ) jours ensemble en 2009. Depuis, sa popularité n’a cessé de croitre, notamment grâce à la série New Girl, une sorte de Friends nouvelle génération où elle illumine le petit écran en incarnant Jessica Day, une colocataire sympa, sensible et fantaisiste au look ultra-twee – robes à pois et grandes lunettes intello-geek.

Parallèlement, la belle a monté avec le compositeur M Ward le groupe She and Him, déjà responsable de cinq albums adoubés par la critique. Là encore, tout dans le son (une pop-folk rayonnante héritée des sixties) comme dans l’image (l’emblématique clip In the Sun) renvoie à la culture twee. Une étiquette qu’elle revendique sans complexe, au point d’avoir fondé en 2011 Hello Giggles, un site internet s’adressant à « une communauté de filles positives, qui traite de loisirs créatifs, d’amitié, de pop culture, d’animaux domestiques, de télévision, de cinéma, de nostalgie, et prodigue des conseils avisés et élégants destinés à donner le sourire »… Plus twee, tu meurs.

She & Him HR Press Photo

La culture twee

Depuis plusieurs années, l’esprit twee a infiltré discrètement – sournoisement diront certains – la culture populaire, en particulier à travers la musique et le cinéma. Le journaliste Marc Spitz décrit ce « mouvement le plus important depuis le hip hop » comme une véritable révolution esthétique. Carrément. À l’origine, la twee pop désignait une frange de la scène indie anglaise des années 80-90 qui proposait, après la bataille punk, une alternative à la musique criarde et commerciale alors en vogue : une pop-rock artisanale à la mélancolie empruntée et aux mélodies lumineuses. On pense à des labels comme Sarah Records – pierre angulaire du twee – ou les multiples divisions de Cherry Red Records ainsi que des groupes comme The Pastels, The Field Mice ou les incontournables Belle and Sebastian, encore en activité aujourd’hui.

Le mouvement, grandement influencé par les Smiths, a été consacré en 1986 avec la sortie de la compilation C86 de l’hebomadaire New Musical Express (NME), alors très influent. Depuis, moult artistes et labels continuent de le perpétuer comme la maison Elefant Records en Espagne ou le groupe The Pains Of Being Pure At Heart aux États-Unis. Par extension, twee évoque maintenant quasiment toutes les musiques un peu gentillettes à base de ukulélé et de chanteuses à frange qui minaudent sur des scènes de concert ornées de ballons colorés (si, si ça existe).

Côté cinéma, le Twee s’épanouit pleinement dans les feel-good movies indés dans lesquels on voit évoluer des personnages timides et maniérés qui se rencontrent, s’amusent, s’aiment, dansent, pleurent (hé oui, il arrive au Twee d’être triste) dans des décors baignés de couleurs douces et surannées. Sont également twee : les pauvres petites filles riches des films les plus vaporeux de Sofia Coppola, Natalie Portman dans Garden State, Joaquin Phoenix dans Her, Greta Gerwig dans Greenberg ou Kara Hayward dans Moonrise Kingdom. En gros, presque tous les personnages et atmosphères estampillés Michel Gondry, Miranda July, Todd Solondz, Noah Baumbach ou Wes Anderson. Des films parfois emprunts d’une certaine nostalgie mais au final toujours optimistes, qui détournent la réalité pour mieux la fantasmer. De quoi apporter un peu de réconfort et de douceur dans ce monde de brutes._

Dans la penderie du twee

Le look twee se rapproche de celui du bon vieux hispter tout en s’en éloignant radicalement par certains aspects. S’il rejette le style m’as-tu-vu ou le côté “roots” (la fameuse barbe touffue) qu’arborent les branchés de Williamsburg, le twee en pince néanmoins pour les vêtements et accessoires qui sortent de l’ordinaire, de préférence un peu décalés et vintage – avec un goût prononcé pour les fifties et sixties, ces glorieuses années où tout paraissait plus beau et authentique qu’aujourd’hui.

Pour les filles : robe avec des pois, des fruits rouges ou des petits animaux, chaussures vernies, chemisier motif Vichy, ballerines virginales, nœud, serre-tête ou fleur dans les cheveux et sac en coton finement sérigraphié. Pour les garçons : pantalon en tweed, gilet cintré, cravate à rayures, veste en velours côtelé ou gros pull en laine à motifs ringards. Aux matières modernes, le twee préfère donc largement des textures douces et confortables et les habits élégants d’antan achetés en friperie.