Quand l’avant-garde afro redéfinit la mode

La communauté noire ne veut plus se laisser dicter ses codes. Et entend bien secouer le monde de la mode. 

La silhouette métissée vogue tel un mannequin des années 90 dans le noir, éclairée de quelques spots. Nous sommes au Jangäl, boîte branchée du 1e arrondissement de Paris. C’est ici qu’a eu lieu, lors de la fashion week en juin dernier, l’after-party du défilé couture de Kenzo animée par le collectif que tous les gourous du cool s’arrachent depuis un an : La Créole.

Réinventer la créolité

Looks de festivaliers à Afro Punk
© Eva Sauphie

 

Cette joyeuse bande de danseurs afro-antillais réinvente les codes du clubing parisien sur fond de house tropicale et de voguing (danse née dans les ballrooms LGBT aux Etats-Unis). Ce projet pluridisciplinaire a vu le jour sous la houlette du guadeloupéen Vincent Frédéric Colombo, également bookeur de mannequins aux physiques différents pour les shows de Vivienne Westwood ou encore Bernard Wilhelm. Noirs, albinos, métis… C’est aussi grâce à ce visionnaire que l’on peut voir sur les podiums des silhouettes qui s’affranchissent des canons de beauté traditionnels.

Ce touche-à-tout de 28 ans travaille par ailleurs sur une collection de bijoux unisexe. « Un équilibre entre le masculin et le féminin, puisant son inspiration dans les bijoux populaires créoles et l’univers gangsta », expliquait le Caribéen au New York Times. Tandis qu’en 2014 déjà, il exposait à la BNF son projet Creole Soul lancé avec son associée, la photographe Fanny Viguier. A travers une série de photos de mode, il redessinait les contours de l’identité noire, loin des stéréotypes exotiques et genrés. Un concept qui refuse les étiquettes que l’on retrouve aussi à Afropunk.

La mode comme libération

Looks de festivaliers à Afro Punk
© Eva Sauphie

 

Né à Brooklyn en 2015 sous l’impulsion de gamins afro-américains fanas de punk, ce festival est plus qu’un événement musical, il est aussi un mouvement de tolérance et de fierté identitaire qui fédère la diaspora noire du monde entier à Atlanta, Londres, Johannesburg et Paris. Et plus de 60 000 personnes aux Etats-Unis. « I’m queer, I’m here » (je suis queer, je suis ici), clamait l’un des festivaliers venu de Washington lors de la cinquième édition parisienne organisée le week-end dernier. « Avant on me traitait de chelou (« queer » en anglais), je me sentais menacé. A Afropunk, je peux exprimer librement qui je suis : un Noir, gay et fier », revendiquait un Martiniquais de 40 ans inspiré par l’acteur afro-américain et drag queen RuPaul.

 

Looks de festivaliers à Afro Punk
© Eva Sauphie

 

Et cette liberté de passer par des looks décomplexés et fluides que les street photographes de mode s’arrachent. Fleurs dans les cheveux, lèvres peintes, jupes, nombrils dévoilés sous des maillots transparents… Les hommes redéfinissent la notion de virilité. Les ambassadrices du body positive, elles, affichent leurs rondeurs en mini shorts en cuir, quand d’autres assument leur androgynie ou leur sensualité en se réappropriant leur corps. Le tout dans un joli brassage de codes stylistiques afro (tissus wax, turbans, tresses…).

Une jeunesse afro créative et militante

Looks de festivaliers à Afro Punk
© Eva Sauphie

 

Une imagerie véhiculée par la tête d’affiche de l’événement, Janelle Monáe, queer auto-proclamée. Et dans une autre mesure par le chanteur et DJ Kiddy Smile. Militant LGBT, il avait bousculé l’Elysée en 2018 lors de la fête de la musique en portant un t-shirt au message suivant : « fils d’immigrés, noir et pédé ». Et c’est en robe fleurie signée Nicolas Lecourt Mansion et en combinaison à sequins conçue par lui-même qu’il foulait le tapis rouge lors de la 72e cérémonie de Cannes. « Des tenues qui rabattent les cartes d’un protocole particulièrement élaboré et prestigieux », écrivait sur Instagram le réalisateur de « Queer et fier(ce) », documentaire sur la jeunesse LGBT et « racisée » des ballrooms parisiens. Une jeunesse afro autrefois invisible, mais qui compte désormais se montrer et surtout se faire entendre en portant des messages aussi créatifs que politiques.