Rencontre : trois programmateurs de salles de concert

Paris ne manque pas de salles de musiques actuelles. Chacune avec une programmation variée, éclectique et pointue. Focus sur trois d’entre elles qu’on aime particulièrement, et sur les programmateurs et programmatrices qui en ont fait toute la renommée.

 

Danièle, l’oreille de FGO-Barbara

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Danièle Gambino © DR

 

Cette programmatrice a commencé par le théâtre, le cinéma, la radio et l’enseignement. Elle a également exercé les métiers de thérapeute et de coach. Après diverses et enrichissantes expériences, Danièle Gambino s’est retrouvée en charge de la programmation de FGO-Barbara, incontournable salle du 18e.

Bye bye Nice, welcome Paris !

Originaire de Nice, elle atterrit à Paris directement dans le 18e arrondissement. Elle y rencontrera la salle qui l’initiera au métier de programmatrice. « Je travaille à FGO-Barbara depuis la création du lieu il y a 10 ans. Au départ, je ne m’occupais pas de la programmation mais d’action culturelle et d’accompagnement« .

En effet, FGO-Barbara n’est pas une salle de concert comme les autres. Le centre accueille des groupes en développement dans ses studios et propose de l’accompagnement aux musiciens. Danièle revient sur ses premières années en tant que programmatrice, dans ce lieu ambivalent : « J’ai été au bon endroit au bon moment. La principale difficulté que nous avons rencontrée au début est l’incompréhension par le milieu professionnel du projet du lieu. » Par la suite, FGO-Barbara s’affirmera peu à peu comme un espace de diffusion à part entière. « Je m’occupe de la programmation du lieu depuis 2010, et j’y  développe une véritable direction artistique depuis 2015. Précisément depuis le passage du lieu sous la tutelle de la direction des affaires culturelles de la ville de Paris. »

Programmatrice, une véritable passion pour Danièle Gambino

La programmatrice se découvre alors une passion pour son métier : « C’est un métier qui exige beaucoup de curiosité, d’écoute et d’intuition » . Elle reste néanmoins consciente de ses difficultés : « En contrepartie, c’est un métier stressant. Il y a une grande pression, notamment du fait d’agir sur plusieurs temporalités. On est sans cesse en train de faire des allers-retours entre le présent et un futur plus ou moins proche. C’est un milieu concurrentiel avec des contraintes et des risques budgétaires. Tous les programmateurs sont excessivement sollicités. On dit souvent non, on ne peut pas répondre à toutes les propositions. C’est frustrant. Je crains toujours que les artistes se sentent méprisés alors qu’il n’en est rien. On ne peut pas travailler avec tout le monde ».

Aussi, comme dans beaucoup d’autres domaines, le constat reste amère en ce qui concerne la mixité. Les musiques actuelles ne dérogent en effet pas à la règle du sexisme ambiant. « Il y a peu de femmes qui font ce travail même si cette situation évolue lentement. Je n’ai jamais rencontré d’hostilité, bien au contraire. Mais il faut parfois déjouer la méfiance et les a priori. En particulier quand on a un profil atypique ».

FBO-Barbara, une adresse atypique pleine de charme, et de fougue !

Salle à part, FGO-Barbara se distingue notamment par sa politique d’action culturelle territoriale. Cette dernière se ressent d’ailleurs dans la programmation. « J’essaie de proposer une programmation qui entre en résonance avec la poétique du quartier : populaire, métisse, foisonnante,  organique… Inclassable ! » Une véritable force pour ce lieu surprenant et attachant dont le caractère se forge par la direction artistique. « Une bonne programmation, c’est d’abord une programmation cohérente avec le lieu dans lequel elle existe. Pour FGO, c’est une alchimie entre nouveautés, découvertes, exclus… Et des projets ambitieux artistiquement, pluridisciplinaires, des tables rondes, des conférences, des projections, des expositions… J’essaie de couvrir le champ le plus large possible des esthétiques et d’explorer d’autres champs artistiques en repoussant les limites du lieu. J’essaie de ne pas être spécialisée dans mes propositions mais plutôt préserver ce côté inclassable et atypique propre à FGO ».

Et si FGO-Barbara est particulièrement reconnue pour ses dispositifs de développement de projets musicaux et l’accompagnement de groupes amateurs, la programmation n’en n’est pas moins soumise à l’expertise et au jugement de Danièle. « Le critère le plus important pour programmer un projet est sa qualité artistique. Quand on programme de jeunes groupes, on est parfois moins exigeant sur le résultat mais toujours très attentif à l’implication et à la qualité de la proposition ». Exigeante et réfléchie, la programmation fait la part belle aux projets innovants. « Nous avons toujours défini FGO comme un lieu des possibles dédié à l’émergence. C’est un lieu d’expérimentation, un laboratoire pour la création, un lieu de rencontres et d’échanges. C’est un endroit vraiment unique à Paris où la plupart des lieux sont privés. Nous ne fonctionnons pas par rapport à des critères de rentabilité mais selon des critères de prise de risque artistique, mixité, parité ».

Quelle programmation à venir ?

Motivés par la même passion et les même objectifs, la programmatrice et le reste de l’équipe ont réussi en quelques années à faire de FGO-Barbara la salle incontournable du 18e arrondissement. Et les dates réjouissantes à venir ne manquent pas. « Le moment fort du printemps sera la prochaine édition du festival Magic Barbès « Utopies» du 3 au 8 avril 2018. Plusieurs projets  : une création réunissant des artistes des groupes Virile, Inigo Montoya, Al Quasar, Khadyak, et le danseur électro Brandon. Une autre avec Mohammed Lamouri et le groupe Mostla. Et plein d’autres projets surprenants ».

FGO-Barbara
1 rue Fleury, 18e

 

Nicolas Jublot, le passionné du Point F

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Nicolas Jublot © DR

 

C’est certainement l’une des salles les plus cool de Paris. On y a tous passé au moins une soirée, un concert mémorable. Car bien entendu, la programmation des plus avenantes participe grandement à l’aura du Point Éphémère. Derrière celle-ci se trouve Nicolas Jublot.

Le parcours d’initiation du programmateur est loin d’être un long chemin tranquille. Après un passage éclair et épouvanté dans le domaine de la finance, une reprise d’études, des doutes et quelques petits boulots, Nicolas est allé au bout de ses envies et se réjouit de ne pas avoir abandonné en cours de route. « Mon parcours professionnel, c’est un peu long et chaotique. Mais pour résumer : j’ai commencé comme attaché de clientèle dans une banque à la sortie de mes études. Ça a duré six mois, c’était insoutenable. J’ai repris des études dans la culture avec quelques stages dans la musique en parallèle. J’ai finalement abandonné l’idée de travailler dans la musique vu la difficulté de rentrer dans ce milieu. Ensuite, j’ai été disquaire dans un Cultura. Puis libraire dans une Fnac. Puis programmateur à l’Espace B. Et, enfin, en poste au Point Éphémère depuis deux ans. Donc, en gros, ça fait six ans que je fais de la programmation ».

L’Espace B, un tremplin idéal pour le reste de sa carrière

L’Espace B n’est pas encore la salle géniale que l’on connaît et le travail est de taille. Cependant, Nicolas réalise aujourd’hui à quel point cette expérience fut le tremplin idéal pour la suite. « Je crois que c’est un peu une histoire de chance, d’opportunité. Certes j’avais envie, comme beaucoup j’imagine, de faire ce métier. Mais j’ai eu la chance d’être au bon endroit au bon moment pour prendre la programmation de l’Espace B. En parlant de débuts difficiles, oui ça l’était. Le lieu n’était pas du tout identifié, ça a été très long à mettre en place ce que j’avais en tête. J’ai persévéré et je pense que ça valait le coup ».

En effet, le plaisir qu’éprouve Nicolas dans son métier est presque palpable. Surtout lorsqu’on se rend compte qu’il ne semble pas être encore tout à fait revenu du privilège de pouvoir l’exercer. « C’est un métier-passion, donc c’est une chance incroyable. Je me le dis assez souvent ». En vrai passionné de musique, Nicolas se réjouit d’y être associé chaque jour. « Comme chaque métier, il y a des avantages. Écouter de la musique toute la journée, voir un nombre important de concerts », tout en accusant le coup d’un travail parfois anxiogène, en raison notamment de l’inconstance du secteur. « Niveau inconvénient, je pense qu’on peut parler de stress par rapport à la responsabilité qu’un programmateur peut avoir sur le lieu. Dans une économie aussi fragile que celle des salles de concerts en 2017, une succession de mauvais choix et concerts peu remplis peut vite sceller l’avenir d’un lieu ».

Quelle est la journée type d’un programmateur ?

Les journées du programmateur peuvent ressembler à celles de beaucoup d’autres métiers. « Je me lève, je bois un café sans sucre, un peu allongé mais pas trop. J’arrive au boulot, je m’assieds derrière un ordinateur, je change les piles du clavier, je me connecte à l’agenda, je réponds et envoie des mails et je noircis des cases dans l’agenda en écoutant le dernier album de Francky Vincent ». La profession exige toutefois une curiosité soutenue : « J’écoute beaucoup de musique. C’est un peu la base de mon métier. Tout comme se tenir au courant de ce qui se passe dans le paysage culturel et musical. À Paris, en France et ailleurs. Pour les concerts, effectivement, j’en fais beaucoup. À Point Éphémère mais aussi en dehors ».

À noter également chez lui une capacité à s’extasier même après 10 ans de métier. « Mon dernier souvenir marquant : le concert d’Idles à Point Ephémère le 7 décembre 2017. Un concert juste incroyable. L’impression que toutes les planètes étaient alignées à ce moment là. »

Enfin, Nicolas est conscient des fluctuations du secteur et des éventuelles métamorphoses du métier de programmateur. Il s’en accommode avec optimisme :« Est-ce que le métier est amené à évoluer ? C’est une très bonne question. Je pense que la musique et les tendances évoluent, avancent, reculent. Des fois on ne sait plus trop, et les programmateurs doivent être à l’écoute de cela et s’adapter surtout. La seule chose qui reste importante et qui j’espère ne changera pas, c’est de continuer de programmer avec ses oreilles d’une certaine manière ».

Nicolas et le Point Éphémère, une histoire d’amour passionnante

Passionné, mais stratège, le programmateur ne se contente pas d’écouter des disques et de programmer ses groupes préférés sans réflexion à long terme. Le Point Éphémère a une réputation à tenir et Nicolas s’y attelle avec rigueur. Sa définition d’une bonne programmation reflète la complexité de la tâche. « Je ne sais pas si une recette miracle existe pour faire une bonne programmation. Le premier des critères : mes goûts musicaux. C’est un critère très subjectif. Ensuite, la vraie difficulté c’est de trouver une certaine cohérence. De le cohérence dans la diversité musicale. J’écoute beaucoup de choses très différentes, alors je trouve que cette diversité est importante. L’autre critère, certes un peu moins glamour : la capacité à remplir la salle avec tel ou tel projet. Savoir si le groupe a de l’actualité, des relais médias, etc ».

L’estime générale portée au Point Éphémère lui permet de mêler prises de risque et plateaux plus conventionnels puisque le lieu est protéiforme : salle impressionnante pour les néophytes, conviviale pour les plus confirmés. Dans la direction artistique du Point Éphémère, on perçoit toute l’adoration du programmateur pour l’endroit. « Le Point Éphémère est une super salle de par sa taille (300 places). Ça permet d’avoir une programmation défricheuse avec des groupes émergents, mais aussi des concerts un peu spéciaux de groupes plus établis, voire très connus, qui veulent faire des concerts dans des lieux intimistes. Mon meilleur souvenir est avec Idles. J’en ai parlé tout à l’heure, mais si je dois en ressortir encore un ou deux, je dirais Parcels qu’on a reçu en février dernier et aussi le concert spécial qu’on a fait avec Franz Ferdinand en octobre dernier pour le lancement de leur nouveau disque. Et puis sentimentalement, j’ai envie de mentionner Homeshake, Cass McCombs et Chris Cohen, des artistes que j’aime énormément ».

Des dates à retenir en 2018 ?

Pour vous convaincre de la qualité de la programmation de Nicolas, on file au Point Éphémère dans les semaines à venir. Elles seront chargées, comme d’habitude, de bonnes surprises musicales. « En premier lieu, je parlerais de Big Thief, l’un de mes disques préférés en 2017. Ils joueront le 28 mars. Et puis grosse attente aussi sur Montero dont j’adore l’univers, un jeune Australien signé sur le label Chapter Music, excellent label au passage. Il a fait la première partie de Mac Demarco en novembre à Paris et sort son premier album. Et en janvier des belles choses comme Pumarosa, Qual et Vendredi sur Mer. »

Le Point Éphémère
200 quai de Valmy, 10e

 

Loïc Barrouk, le chorégraphe du Café de la Danse

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Loïc Barrouk, à droite @Thomas Skiffington

 

Après y avoir travaillé depuis plus de 20 ans, Loïc Barrouck connaît sa salle sur le bout des doigts. Rencontre avec le directeur du Café de la Danse et sa programmation collégiale.

Située au beau milieu de Bastille, le Café de la Danse fait également partie des salles de concerts parisiennes incontournables. Sa scène alterne entre artistes reconnus (Miossec, Emilie Simon, Sébastien Tellier) et plus confidentiels. Malgré une préférence certaine pour la chanson, la pop et la variété française, la programmation du Café de la Danse est assez éclectique pour intéresser les mélomanes de tout genre. « Une bonne programmation est une programmation variée mais qui permet de définir l’identité de la salle. Mettre à la disposition des artistes et des producteurs les moyens de présenter leurs spectacles dans les meilleures conditions incite les artistes à venir jouer chez nous. Faire cohabiter une rigueur professionnelle à un esprit de famille. » résume Loïc, qui, même s’il ne s’agit pas de son métier principal (« J’ai débuté dans la restauration. Je dirige le Café de la Danse depuis 1991.« ), est amené à gérer la programmation de cette salle. Il connaît par ailleurs parfaitement son domaine.

Le Café de la Danse, un mode de fonctionnement assez original du côté de la programmation

Cette dernière est en effet confiée à l’ensemble des salariés. « Le travail de programmation est depuis près de deux ans organisé d’une façon assez atypique et les décisions sont prises de façon collégiale. Chacun des membres de l’équipe propose des projets selon sa sensibilité et nous en discutons« . C’est donc au nom de son équipe, mais avec une expertise affûtée, que Loïc parle du métier de programmateur. « C’est un savant mélange d’audace et de pragmatisme. Le programmateur doit à la fois nourrir sa curiosité au quotidien, écouter, suivre le développement des projets artistiques, échanger régulièrement avec les tourneurs/producteurs. Il doit également être capable d’établir des budgets, accompagner une équipe technique et être dans la conciliation avec le staff des artistes. De bonnes oreilles et un sens maîtrisé du risque économique en quelque sorte. Nous prenons tous les jours un réel plaisir à accueillir des artistes, trouver des solutions techniques, accueillir le public. C’est une grande chance de pouvoir rencontrer des projets du monde entier. L’enjeu de notre métier est d’être tous les jours à la hauteur d’une nouvelle rencontre, d’aiguiser notre curiosité et de porter le mieux possible l’énergie d’un spectacle. »

Loïc, un féru de musique comme il en existe peu

Il prend toujours part aux discussions lorsqu’il s’agit de sélectionner les groupes. Il écoute personnellement les propositions et essaie de se rendre à un maximum de concerts. « Mon équipe et moi échangeons sur les artistes que nous découvrons ou que nous souhaitons faire découvrir au public. Nous recevons beaucoup de propositions par mail. J’écoute tout. Je n’assiste malheureusement pas assez à des concerts en dehors de ceux au Café de la Danse. » 

Dans cette salle adorée, il évoque ses meilleurs souvenirs : « Mon dernier souvenir marquant est Albin de la Simone. Albin a choisi de louer cinq soirs la salle pour une série de concerts. C’était absolument génial ! L’enthousiasme du public, la proximité avec l’artiste, le show était incroyable. Il y a bien sûr des moments inoubliables comme le premier concert de Radiohead en France, les débuts de Vianney, Jain ou Vincent Dedienne… C’est difficile de choisir » .

Le Café de la Danse est une salle privée. Une particularité indissociable des choix des programmateurs.

« Le Café de la Danse est une structure totalement privée où se déroulent près de 180 représentations chaque année. Environ un tiers des représentations font l’objet d’un soutien de production de la part du Café de la Danse. Le reste de la programmation est le fait de location par des producteurs/tourneurs ».

De ce fait, les choix scéniques peuvent dépendre de plusieurs facteurs. « La programmation est définie selon trois critères essentiels : l’intérêt artistique, l’intérêt médiatique et l’aspect économique. Ces trois critères peuvent se cumuler mais un seul peut suffire à justifier une programmation ». Salle multi-facettes, le Café de la Danse se révèle aussi être un partenaire important dans le développement de carrières artistiques. « En parallèle, nous accompagnons des artistes sur tous les aspects de leur carrière, en produisant leurs albums, en tant qu’éditeur et producteur de leurs tournées. »

Loïc connait bien les avantages d’une salle comme le Café de la Danse pour les musiciens et le public…

« Le Café de la Danse est une salle modulable. Elle peut accueillir 250 personnes en configuration assis, ou 499 personnes sur une configuration debout et assis. Nos gradins et la scène sont modulables et ajustables en fonction des demandes. Aussi, nous disposons d’une grande hauteur sous plafond avec un mur où il est possible de projeter des films« .

… Et ne cesse de se remémorer de nombreux souvenirs !

« Nos plus grands souvenirs : Feist, Compay Segundo, Brigitte Fontaine, Radiohead, -M-, Magic Numbers, Son Lux, Rodrigo, Amarante » . Il connaît le lieu et le métier par cœur et parle à la première personne du pluriel lorsqu’il évoque son quotidien. « Une journée type est avant tout la gestion des flux de mails, de textos, des coups de téléphone. Une rencontre avec l’équipe administrative, un point avec l’exploitation de salle et jeter un œil au spectacle qui est en répétition l’après-midi. La fin d’après-midi est un peu le calme avant la tempête ».

Et parmi la riche programmation proposée par le Café de la Danse cette année, Loïc n’hésite pas à nous recommander ses dates fétiches. « Le 8 mars l’artiste jazz Camille Bertault et le 14 mars la chanteuse, danseuse et percussionniste ivoirienne, Dobet Gnahoré. À ne surtout pas louper ! »

Le Café de la Danse
5 passage Louis Philippe, 11e