La Grande Surface peut-elle devenir le nouveau terrain de jeu nocturne de Paris ?

Un ancien supermarché de plus de 1 500 m² entièrement réaménagé pour, quatre mois durant, secouer le très corporate quartier Opéra entre afterworks ludiques et soirées club festives. La Grande Surface est un projet éphémère plus qu’ambitieux. Et pour assumer cette ambition, ce nouveau spot niché au 24 boulevard des Italiens (Paris 8e) peut compter sur la présence de Crame, DJ et noctambule qui a notamment fait longtemps vibrer La Java avec la House Of Moda et, plus récemment, les soirées JJ. Membre de l’équipe de programmation, Crame s’est confié à A Nous Paris avant l’ouverture officielle du lieu ce vendredi 13 septembre avec la soirée Orga-smes Multiples Collectifs affiliée au crew OTTO10.

Crame, dans La Grande Surface
Crame, dans La Grande Surface

 

La dernière fois que l’on avait entendu parler de toi, c’était les soirées JJ à La Java et la fin cet été des soirées queer House Of Moda lancées en 2011. Quand t’es-tu retrouvé impliqué dans le projet de la Grande Surface, initié fin 2018 ?

Crame : C’est vrai que 2019 a été une année de clôture de certaines pages de ma vie professionnelle, avec notamment la fin de la House of Moda en juillet qui, même si je faisais déjà de la programmation avec JJ à la Java et menais d’autres soirées, était longtemps mon principal projet. Au même moment, j’ai entendu dire que la Grande Surface cherchait quelqu’un pour s’occuper de la programmation. Pour moi, le fait d’être moins dans mes soirées représentait justement une bonne opportunité pour tenter ce pari. La fin de l’aventure House of Moda me permettait finalement de me consacrer pleinement à un lieu, avec une équipe qui explore des domaines dépassant le « simple » clubbing.

Auparavant, tu as aussi pu mettre la main à la pâte au Pardon, un autre lieu éphémère. Est-ce que ça change quelque chose de s’occuper d’un club voué à disparaître ?

C’est beaucoup plus intense ! Cela change complètement la manière d’envisager le temps par rapport à un lieu plus établi : on n’est alors pas dans l’optique d’installer quelque-chose sur le long terme, de commencer petit pour grandir au fur et à mesure. Ce qui fait rêver avec un lieu éphémère – et ce qui fait aussi sa principale contrainte –, c’est ce côté « tout de suite ». Il faut que ce soit tout de suite magique, que cela envoie tout de suite, que cela soit tout de suite rempli… C’est très stimulant pour la programmation et, bien sûr, aussi un peu stressant. Quand on commence en juillet pour une ouverture en septembre, cela représente un délai très court pour arriver à proposer une programmation pour un lieu aussi grand. Mais avoir un grand lieu donne aussi plein de possibilités en fait, en termes d’occupation de l’espace et en termes artistique : on peut faire quelque chose au rez-de-chaussée qui n’a rien à voir avec ce qu’il se passe au sous-sol. Par exemple, le mercredi 25 septembre, la Grande Surface proposera une soirée musicale avec un cours de gymnastique/aérobic un peu rigolo au rez-de-chaussée tandis que le sous-sol accueillera une expérience d’immersion, entre le jeu de rôle, le théâtre et l’escape game, sur un scénario dystopique et complètement fou. C’est cool d’avoir un tel terrain de jeu offrant autant de liberté !

 

La Grande Surface

 

« C’est cool d’avoir un tel terrain de jeu offrant autant de liberté ! »

 

En tant que personne de la nuit, l’éphémère te plaît aussi ? As-tu des souvenirs de l’autre côté de la piste ?

L’émergence des lieux éphémères, je vois ça comme un phénomène assez récent en fait. De par mon expérience professionnelle et en tant que personne qui sort aussi, j’ai davantage un historique autour de très vieux clubs. Par exemple, La Java où j’ai sans doute fait le plus de soirées dans ma vie est un lieu qui a ouvert ses portes en 1924. Et ces dernières années, je suis comme tous les Parisiens : je suis très attiré par ce qui est nouveau ! Les gens qui sortent sont toujours à l’affût de nouveautés et, parfois, une bulle apparaît quelques mois et certains lieux plus anciens n’ont alors plus la cote. Je n’ai donc pas beaucoup de souvenirs en la matière. Par contre, il y a un lieu éphémère qui m’amuse beaucoup, c’est le Point Éphémère, qui a été conçu comme un spot éphémère et est en train de devenir l’un des lieux nocturnes et culturels les plus anciens de Paris.

Quelle musique aura son mot à dire au sein de la Grande Surface ? Tu as eu carte blanche ?

Je pense que ma force pour ce lieu – et ce qui a sans doute séduit ceux qui m’ont choisi –, c’est à la fois ma vision assez « positive » et consensuelle de la nuit à Paris ainsi que ma capacité à avoir des idées sur comment faire vivre ce lieu pour en révéler tout son potentiel. L’idée que je défends à la Grande Surface, comme c’est un lieu éphémère et que j’aime beaucoup de choses, c’est d’en faire profiter le plus possible les Parisiens, dans leur diversité et dans leurs différentes familles.  Ainsi, on proposera une programmation un peu hybride et musicale au sens très large du terme. Par exemple, il n’y aura pas que des DJ sets alors que c’est ce que l’on pourrait attendre d’un tel lieu. Chez nous, la musique englobera les patins à roulettes, la gymnastique, la boxe ou encore les jeux de rôles. Ce sera une programmation musicale et ludique.
Voilà pourquoi toutes les grandes familles de la nuit parisienne telle que je la connais doivent avoir leur moment privilégié pendant ces quatre mois d’existence de la Grande Surface. On commencera ainsi avec OTTO10 et tous leurs collectifs amis. C’est une famille un peu house open air, un peu hippie dans l’esprit. Puis, fin septembre, on aura une autre soirée club avec cette fois Boukan Records et Chkoun. On est alors plus sur des rythmes future house, ghetto, tropical beat… Une famille complètement différente. On va aussi proposer pas mal de soirées tropicales, aux couleurs brésiliennes et autres, comme des événements techno. Là, je parle des événements ayant une connotation clubbing, même quand ils se terminent à 2h du matin.

Pour les autres événements s’inscrivant davantage dans l’esprit apéro en semaine, on aura des styles musicaux plus cool, chaleureux et « easy » : house, disco, italo… C’est ce que j’appelle du « multicommunautaire ». Il faut voir que la Grande Surface est située à Opéra, dans un quartier très business, avec des gens qui travaillent. La programmation jouera aussi là-dessus : on a envie que les gens s’amusent, viennent boire un verre et danser dès 18h et jusqu’à 2h du matin en semaine. On veut apporter un côté un peu fun.

 

Le but, c’est de les changer du sempiternel combo afterwork « pub + bières + cacahuètes » ?

Oui. On a un grand terrain de jeu : exploitons-le comme tel ! Soyons nombreux à l’investir pour faire la fête ensemble. Il y a de la place et il y a de quoi faire. Moi, quand je vois le grand parquet du rez-de-chaussée, j’imagine des patins, des chorégraphies…

À quoi faut-il s’attendre du côté des tarifs ?

En semaine, l’idée générale, c’est entrée gratuite. On veut que cela soit accessible. C’est un lieu qui a pignon sur rue et on ouvre les portes en grand : venez ! Après, pour les soirées plus clubbing dans l’esprit, certaines seront gratuites et d’autres payantes, d’autres seront sur un modèle hybride, c’est-à-dire d’abord gratuites, puis payantes après une certaine heure. Mais même quand la soirée sera payante, cela restera abordable, avec un tarif de 15 euros plutôt bon marché pour une soirée avec deux scènes différentes et une offre artistique assez riche.

Plusieurs événements ont déjà été annoncés sur les réseaux sociaux de la Grande Surface. Peux-tu toutefois nous dire ce qui est prévu dans les mois à venir ?

En coulisse, la programmation est déjà quasiment bouclée jusqu’à fin décembre, mais je ne vais pas pouvoir dévoiler ce qui arrivera les prochains mois ou à la fin car cela fait aussi partie de l’excitation d’un lieu éphémère. Je sais que cela intéresse les gens et cela m’intéresse aussi de pouvoir les annoncer, mais il faut garder un peu de suspense !

 

La Grande Surface

 

« Une programmation un peu hybride et musicale »

 

La nuit à Paris est très concurrentielle. Comment convaincre des artistes de venir jouer dans un lieu encore inconnu et qui n’a pas la réputation de clubs plus installés ?

Le lieu est convaincant en lui-même. En général, il suffit qu’on fasse visiter l’espace pour que les artistes se disent « Wouaw ». La plupart nous expliquent qu’ils ne voyaient pas du tout ça comme ça, alors même que nous leur avions envoyé des photos avant leur visite. Ils apprécient également notre très bon système son et se montrent très surpris du nombre de travaux, d’aménagements et de décorations que nous avons entrepris pour un lieu à la durée de vie aussi courte. Cela ne ressemble pas du tout à un squat et ce n’est pas fait à l’arrache. C’est un vrai lieu qui pourrait durer toujours, sauf qu’il fermera ses portes fin décembre. C’est forcément quelque chose de rassurant, d’excitant et d’intéressant pour quelqu’un à qui l’on propose de venir participer à un événement.

Enfin, certains drames se sont passés récemment dans le milieu de la nuit à Paris, avec des cas d’agressions sexuelles ou des accidents liés à la prise de drogue. La Grande Surface compte-t-elle sensibiliser le public sur ces questions ?

On y pense, bien sûr. Moi-même, je connais ces problématiques – qui, malheureusement, ne peuvent jamais être maîtrisées complètement – et sais ce qu’il s’est passé cet été. C’est grave et il faut réfléchir sur ces sujets. Pour les soirées qui relèvent du clubbing, plus sensibles sur ces questions, on va mettre en place avec les collectifs invités des stands de prévention sur ces sujets spécifiques. C’est ce qui est déjà prévu pour la soirée d’ouverture du 13 septembre avec OTTO10. C’est un point que les membres du collectif connaissent déjà très bien : ils ont l’habitude de travailler sur ces questions de par leur approche très positive de la fête. Ils défendent une idée de fête responsable où les gens prennent soin d’eux-mêmes et des autres. Ces questions seront aussi traitées au fil des autres soirées. On aura aussi un affichage en place et des équipes de sécurité briefées sur ces problématiques. Ce sont des chantiers qui m’importent.

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