Le nightclubbing selon Jennifer Cardini

Gardant le cap même lors de la tempête provoquée par le coronavirus, Dehors Brut accueillera ce samedi 14 mars la toute première édition de Nightclubbing, la nouvelle soirée nomade créée par Jennifer Cardini. Aussi bien connue pour ses sets électrisants que pour ses labels de qualité (Correspondant et Dischi Autunno), la DJ française exilée en Allemagne depuis plusieurs années voit avec cet événement l’occasion d’unifier les différentes communautés du dancefloor tout en se rappelant les raisons qui l’ont poussée à plonger dans cette culture club il y a bientôt 30 ans.

Jennifer Cardini © Fredrik Altinell
Jennifer Cardini © Fredrik Altinell

 

« C’est aussi une forme d’utopie de société idéale »

Pourquoi avoir voulu créer cette soirée Nightclubbing ?

Jennifer Cardini : Pour dépoussiérer ce terme. Avant, le nightclubbing était un truc assez glamour, très eighties, avec Grace Jones et plein d’autres trucs, mais en 2020, qu’est-ce que c’est ? Qui est « nightclubbing » désormais ? Il y a quasiment 30 ans de culture clubbing derrière nous et certains clubbers aujourd’hui ont parfois 50 ou 60 ans. Le club, ça touche toutes les couches sociales. Or, on retrouve ces derniers temps une mixité en soirée qui avait un peu disparu dans les années 2000. À cette période, en devenant mainstream, la musique électronique a un peu perdu ces valeurs, cette mixité qui réunissait des personnes quels que soient leur origine et classe sociale, leur genre ou leur sexualité. Quand je suis sortie pour la première fois en club à l’âge de 16-17 ans, j’ai eu la sensation d’avoir trouvé une famille et surtout un endroit où je me sentais assez bien et acceptée pour être moi-même. Pour être une femme, être lesbienne et devenir DJ.

L’idée de Nightclubbing, c’est un peu ça : c’est un regard en arrière comme un regard vers l’avant, vers le futur, et une espèce de regard sur ce qu’est devenue cette culture qui m’a énormément aidée à m’épanouir – cela fait 30 ans que je fais ça et j’en vis. C’est aussi une forme d’utopie de société idéale où tout le monde arriverait à vivre ensemble. Peut-être que c’est naïf, mais c’est ce que moi j’attends du clubbing. Je voulais également faire une soirée qui ne soit pas associée à Correspondant – qui va bientôt fêter ses 10 ans – ni à Dischi Autunno.

À travers mes 30 ans de DJing, je suis en mesure d’aller de partout lors de mes sets – je vais taper dans de la techno, de la disco, des trucs plus EDM ou expérimentaux, etc. Or, une soirée liée à un label va forcément davantage colorer les sets et les line-ups. Par exemple, si tu vas à une soirée Correspondant, tu t’attends à un son bien particulier. Nightclubbing est donc pour moi une façon de retourner dans ce que j’ai aimé avec le clubbing, avec des DJs comme Laurent Garnier qui, à l’époque, allait dans tous le sens et pouvait jouer de tout. Il le fait toujours aujourd’hui et moi également. C’est un côté vraiment « fête », sans barrières musicales.

On a bien compris le manifeste de la soirée. Concrètement, cela se traduira comment ? Par une pluralité de styles ?

Oui. Après, pour l’aspect du vivre ensemble ou plutôt du « clubbing ensemble », je pense que cela dépendra à chaque fois du lieu et de l’équipe avec laquelle on bossera. Ce qui est sûr, c’est que je veux pouvoir offrir un maximum de liberté aux gens. Par exemple, lors de mes résidences au Panorama Bar (à Berlin), cela arrive que des femmes dansent torses nus sans que personne ne leur dise quoi que ce soit. Or, c’est quelque chose avec laquelle on a encore beaucoup du mal en France : je me rappelle avoir joué dans un festival où la sécurité est venue demander à une fille de remettre son t-shirt alors qu’il y avait une vingtaine de mecs torses nus autour… Du coup, on leur avait dit de s’arrêter sinon tout le monde devait aussi remettre son t-shirt. Pourquoi elle et pas eux ?

On veut faire en sorte que chacun puisse s’exprimer comme il le souhaite sans être importuné, agressé ou qu’on lui demande de se rhabiller. Les gens font ce qu’ils veulent. C’est le fait de jouer autant au Panorama Bar qui me donne aussi cette envie de proposer une soirée avec plus de liberté.

C’est pour ça que la soirée à Dehors Brut se fera avec les drags du crew Discoquette ? Pour encore renforcer cet esprit festif et libre ?

Moi, j’ai envie que cette soirée soit queer, gay, trans, pédé… C’est notre communauté, c’est ma famille ! J’ai une gratitude immense pour le milieu gay parisien : c’est le socle de ma carrière. C’est ma maison, quoi. En plus, les soirées mixtes, queer et gay sont souvent les soirées où je m’éclate le plus. Après, dans mon parcours, j’ai aussi été gâtée par le fait d’avoir pu vivre les 5 h 30 du matin au Pulp, où tu avais ce mélange complètement hallucinant de gens parfois hyper différents et qui, pourtant, faisaient la fête dans une osmose totale. C’était joli et c’est pour moi l’essence de ce que doit être le clubbing.

Justement, en 2017, pour le site The Drone, tu expliquais regretter la diversité qui existait au Pulp, « où il y avait un mélange de classes, des riches, des pauvres, des blancs, des blacks, des beurs… »

Oui, mais c’est quelque chose que tu retrouves dans d’autres lieux à présent, comme chez Dehors Brut où c’est assez mélangé. Par contre, cela se fait avec les codes d’aujourd’hui. J’ai d’ailleurs l’impression que les jeunes sont en train de faire exploser les codes de genre, d’en inventer de nouveaux et de proposer une nouvelle société… qui a dû mal à respirer parce qu’on essaye de l’étouffer.

Je pense qu’on est en plein changement. Il y a une évolution. Je le vois en tant que lesbienne : je n’ai pas du tout le même rapport à ma sexualité qu’une jeune lesbienne par exemple. On a eu des fights différents. Cette idée d’avoir un endroit pour les LGBT qui ont envie d’une soirée où sortir pour se sentir libres, cela fait aussi partie de Nightclubbing.

Ce qui est marrant avec le Pulp, c’est de voir que les artistes qui ont marqué son existence, comme Chloé, Ivan Smagghe, Guido ou toi, sont restés fidèles à un certain état d’esprit.

Cela ne m’étonne pas car c’est une expérience qui nous a passionnés et façonnés. Cette passion est devenue notre vie. Mais ce n’est pas seulement lié au Pulp. Je pense que cela tient plus au fait d’avoir été là au début d’une culture et d’avoir vécu avec. Un type comme Roman Flügel a mon âge : il est encore très actif dans la nuit et la musique électronique. Moi, si je suis encore là, c’est parce que je suis toujours passionnée par ce que je fais. Et il faut aussi bien se dire que 30 ans pour une culture, c’est beaucoup et rien à la fois. 30 ans, c’est encore jeune. On est toujours en train de définir jusqu’à quel âge on peut mixer et jusqu’à quel âge on peut sortir. Les lignes continuent de bouger. En Allemagne par exemple, pas mal de gens vont au Panorama Bar après avoir passé le cap des 50 ou 60 ans et on ne leur dit rien, alors qu’on peut souvent te faire la remarque en France – « Ah, c’est bien, tu sors encore… » (rires)

« Il faut arrêter ce truc de vouloir séparer l’artiste de l’homme »


Une autre aventure marquante liée au Pulp, c’était celle de Kill The DJ. L‘annonce de la fin du label en 2018, ça t’a fait quelque chose ?

Déjà, Kill The DJ, ce n’est pas moi : c’est Chloé, Ivan, Fany (Coral) et Chicken (aka Stéphanie Fichard). Mais oui, c’est toujours triste, une aventure qui se termine. Après, moi, au moment de Kill The DJ, j’étais déjà partie en Allemagne et avais commencé Correspondant… Je vivais déjà ma vie de loup solitaire ! (rires) Donc, oui, je suis partie avant tout ça. Cela m’a touchée, mais cela m’a touchée de loin finalement. La fin du Pulp, cette cassure, je l’ai vécue depuis l’Allemagne.

Continues-tu à suivre ce qu’il se passe en France depuis l’Allemagne ? Virgnie Despentes, pour qui tu as créé le morceau Cash avec Sextoy sur la BO de « Baise-moi », a récemment signé une tribune admirable dans Libé

Je l’ai lue et je suis complètement d’accord. Je la trouve magnifique sa tribune et je suis d’accord avec le fait qu’Adèle Haenel se soit levée et se soit cassée. De toute façon, ma vie et mes choix vont dans ce sens depuis toujours. Je comprends. À un moment donné, il va falloir tout casser et puis recommencer. C’est clair qu’on arrive à saturation. En fait, les gens en face de nous ne prennent pas la dimension de la violence qu’ils exercent, qu’elle soit verbale ou physique. Et surtout, il faut arrêter ce truc de vouloir séparer l’artiste de l’homme.

Là, pendant l’interview, si je prends mon téléphone et que je te le casse sur la tête, que je te pète le nez, tu ne vas pas m’excuser parce que j’ai fait un bon mix la semaine dernière. C’est hallucinant et complètement con. C’est dingue qu’on en soit encore à discuter de ça aujourd’hui. Quand Adèle Haenel déclare que l’on n’a pas fini la révolution des années 1970, c’est vrai : l’émancipation n’est pas terminée. Et il faut la terminer.

Jennifer Cardini © Fredrik Altinell
© Fredrik Altinell

Finalement, même si tu t’es souvent décrite comme principalement nourrie par les voyages, tu gardes toujours un œil sur ce qu’il se passe ici, même depuis Berlin.

Ben oui ! J’aime la France, j’aime Paris, les amis… Je râle, beaucoup, et bois aussi beaucoup de café ! (rires) Je me suis toujours sentie française si cela veut dire quelque chose et, bien sûr, je garde le contact avec mes potes et suis l’actualité. Je vois bien que, de loin, leur vie semble plus stressante que la mienne. Berlin, c’est vraiment moins stressant. Il y a plus de place et on n’est pas les uns sur les autres. Les gens sont différents, c’est un peu plus cool. Paris, cela reste chez moi, évidemment, mais c’est dur. C’est une ville dure, mais je pense qu’on ne s’en rend pas compte quand on y vit. Berlin, c’est très vert et calme. Quand j’y rentre le week-end, j’ai l’impression de vivre à la campagne. (rires)

Pour revenir à Nightclubbing, sur la page Facebook de la soirée, on peut voir les paroles de la chanson éponyme d’Iggy Pop (« we’re nightclubbing, we’re an ice machine »). Est-ce un clin d’œil à la fameuse vidéo où l’on voit l’Iguane dire qu’il n’aime pas la techno ?

Non ! Mais moi, elle m’a fait rire sa vidéo ! Je l’adore ! (rires) Il dit ça, mais en même temps, quand il fait son émission sur la BBC (Iggy Confidential, sur BBC6), il passe plein de techno et de trucs électroniques. C’est simplement une petite crapule ! Il n’est pas complètement réfractaire, à moins que d’autres personnes fassent sa playlist.

Nightclubbing de Jennifer Cardini à Dehors Brut

Où ira la soirée après Dehors Brut ?

On va faire Ibiza, Barcelone, Londres… On est en train de bosser sur ça.

Certains artistes pourront devenir résident à tes côtés au fil des soirées ?

Peut-être ! Cela dépend. Je pense que je vais surtout essayer d’aller partout musicalement, y compris là où l’on ne m’attend pas. Je me vois bien inviter des artistes qui jouent des choses complètement différentes.

Des artistes d’horizons différents, ton label Correspondant en abrite un paquet. Tu me parlais des 10 ans du label un peu plus tôt : des festivités sont-elles prévues ?

Evidemment : 10 ans, ça se fête ! Comme on a déjà la soirée Correspondant au Panorama Bar, on va faire quelque chose à Berlin. On va aussi sûrement faire quelque chose à Paris, mais je ne peux pas trop en parler pour le moment. On bosse déjà beaucoup ! (rires)

 

Vas-tu en profiter pour faire un album ? On trouve une poignée de maxis et de remixes dans ta discographie, mais on constate que tu n’as jamais tenté le long-format…

J’ai essayé par le passé… En fait, je ne suis pas musicienne : je suis vraiment DJ. Quand je fais un remix ou un morceau, c’est un peu comme un accident. (rires) Même si j’ai un studio et plein de synthés, l’envie de produire ne me vient pas naturellement et ça me demande de m’organiser, de prévoir du temps. Ce n’est pas ma priorité, même si j’aime les collaborations. Mixer, c’est différent. Je peux être chez moi, avoir une idée, commencer à écouter des trucs et, finalement, me rendre compte que cela fait deux heures que je mixe !

Enfin, quels sont les artistes ou morceaux qui t’ont retourné le cerveau dernièrement ?

Il y a plein de gens ! J’aime bien Justin Cudmore. La dernière fois, j’ai joué après Chris Cruse : il a fait un excellent set. J’ai aussi joué avec Gerd Janson récemment et c’était super. C’est sûrement l’un de mes DJs préférés. En matière de production, je suis super fan de Curses, de Photonz de Lisbonne et aussi du projet de Violet sur le label Dark Entries. Un truc électro assez barré. J’aime aussi beaucoup le dernier Terr, sorti sur Phantasy. Avec Correspondant, on a aussi sorti un EP italo assez génial d’un français, Kendal. Et sinon, j’adore aussi Credit 00… Ah, aussi, un très beau disque, le projet de Gilbert (Cohen aka Gilb’R) avec Arial Kalma. Je l’adore Gilbert, en tant que DJ, que producteur et qu’être humain ! Il est top !

Soirée Jennifer Cardini presents Nightclubbing Paris à Dehors Brut