Make It Deep : portrait d’un collectif de la nuit à Paris

Paris et ses environs regorge de collectifs qui se démènent pour proposer chaque semaine des soirées toujours plus cool, en club ou ailleurs. A Nous Paris vous propose d’en savoir plus sur ces artisans de la nuit à travers une série de portraits. Et c’est la très active équipe de Make It Deep qui a été choisie pour inaugurer cette dernière.

 

Focus sur le collectif Make It Deep

Une soirée Make It Deep au 6b © Le Viet Photography
Une soirée Make It Deep au 6b © Le Viet Photography

 

Après avoir investi La Prairie du Canal de Bobiny pour une journée en open air dédiée à la house et aux autres musiques sentant le groove à plein nez ce samedi 28 septembre (et enchaîné la nuit tombée avec le Djoon pour sa fameuse soirée back to back aux côtés de ses frères d’armes d’Into The Deep), Make It Deep s’apprête à passer une tête à La Grande Surface le vendredi 4 octobre. Et le samedi 19 octobre, cette fine équipe proposera Le Champ des Machines à la Ferme du Buisson (Noisiel), une grosse soirée transpirant son amour des musiques électroniques. C’est dire si Make It Deep ne chôme pas.

 

Petite équipe, mais grandes ambitions

L'équipe de Make It Deep : Simon, Agnès, Léo, Jordan et Elisabeth
L’équipe de Make It Deep : Simon, Agnès, Léo, Jordan et Elisabeth

 

Pourtant, au tout début chez Make It Deep, il n’y avait que deux personnes : Léo, cofondatrice, aujourd’hui responsable de la gestion du pôle production d’événements et de l’administration, et Simon, cofondateur en charge de la direction artistique (et DJ sous le pseudo Sneaky Simon). En créant leur crew en 2013, les deux loustics avaient surtout pour ambition de déniaiser le public parisien tout en cultivant leur passion pour cette musique qui fait se lever les bras sur le dancefloor. « Les premières années, Make It Deep faisait déjà des événements, mais était surtout un média, précise Simon. Cette activité représentait 70% de notre temps et consistait en la rédaction de news, d’articles focus sur la scène de la musique électronique et en une partie radio avec une émission hebdomadaire où l’on essayait de parler des problématiques socio-économiques du milieu des musiques électroniques. Depuis, nous avons décidé d’arrêter la partie média pour nous consacrer entièrement aux événements, tout en continuant à proposer régulièrement des mixes sur SoundCloud. »

Au fil des ans, pour donner vie à ses ambitions, la famille Make It Deep s’est aussi agrandie. Dans ses petits bureaux, situés dans une sorte de pépinière de jeunes entreprises aux alentours du quartier de la Chapelle, on croise aussi Agnès, responsable de la communication, des relations presse et des partenariats, Élisabeth, sa stagiaire, et Jordan, qui travaille sur le lancement d’une nouvelle série d’événements. Le noyau dur d’une équipe bien plus importante qu’il n’y paraît. « Make It Deep, c’est aujourd’hui une équipe de 12 personnes, avec une équipe permanente au bureau de 5 personnes et donc 7 bénévoles en plus sur les soirées, détaille Simon. Ce chiffre peut aussi évoluer selon la taille de l’événement : pour le festival Japan Connection de mai dernier, on avait aux alentours de 20 personnes sur la mise en place. » Tous adhérent au discours de cette entité mixte, entre boîte de production d’événements et collectif (promu par ses DJ’s résidents LoQuin, Johnny Power et Sneaky Simon), qui a su se faire une place dans la nuit parisienne à force d’abnégation et sans jamais renier ses principes. « L’aspect média que l’on n’a plu aujourd’hui fait encore la spécificité de nos événements d’une certaine façon : à chaque fois, il y a un travail de recherche, la volonté de défendre une vision, de raconter une histoire, une partie du récit de la musique électronique, explique Jordan. Le Champ des Machines par exemple, c’est tout à fait ça : un événement qui retrace l’histoire de la techno. »

 

L'équipe de Make It Deep au boulot
L’équipe de Make It Deep au boulot © DR

 

Depuis 2013, Make It Deep a ainsi su grandir dans un environnement qui, lui-aussi, a connu une certaine évolution. Simon fait le point : « Quand nous avons commencé, c’était le début de ce qui allait devenir cette grosse vague de collectifs dans la nuit à Paris, avec par exemple la création du label D.KO ou encore la réputation grandissante de La Mamie’s. Il y avait donc une certaine fraîcheur à cette période, voire même un côté un peu ingénu, qui n’existe plus vraiment. On est désormais écrasé par un flux constant d’informations, avec des événements qui se lancent de partout. Le milieu de la musique électronique devient plus nébuleux face à cette énorme quantité de propositions. » Une profusion qui a également forcé les acteurs à devoir changer leurs habitudes pour espérer durer. « Le milieu en général s’est davantage professionnalisé et cela a des côtés très positifs sur la façon dont les événements sont gérés, poursuit Agnès. Cela permet aussi des propositions plus intéressantes. Après, l’évolution de la scène fait aussi qu’il est de plus en plus difficile de se positionner en tant que promoteur de soirées à Paris et de trouver sa place. Voilà pourquoi il est aussi très important pour nous de vouloir défendre un propos à chaque événement. »

Sunday Disco Club et Limited : deux nouveaux rendez-vous

Une soirée Make It Deep avec le DJ Red Greg au Djoon © Le Viet Photography
Une soirée Make It Deep avec le DJ Red Greg au Djoon © Le Viet Photography

 

Aujourd’hui, ce propos que défend l’équipe ne cesse de prendre plusieurs formes. Après l’arrêt de sa résidence au Djoon, son club de cœur où elle continue toutefois de fricoter avec le collectif Into The Deep, elle prépare actuellement le lancement d‘un nouveau rendez-vous régulier au New Morning, une autre salle qui lui est chère. « Une résidence a aussi besoin d’évoluer et d’aller voir ailleurs pour se renouveler, estime Simon. Cette nouvelle soirée se déroulera tous les deuxièmes dimanches du mois et s’appellera Sunday Disco Club. Elle prendra la forme d’une tea time, c’est-à-dire un format de 16 h à 22 h, et on y invitera de gros collectionneurs de disques soul, funk et disco. » En marge du Sunday Disco Club dont la première édition se déroulera le 10 novembre avec le digger américain Sadar Bahar, la bande œuvre aussi au développement d’un nouveau concept nommé Limited, sur lequel sur se focalise Jordan actuellement. « Ce seront des événements en journées, dans des lieux que l’on garde secrets pour le moment et qui changeront à chaque date. Le but des Limited est de proposer plein d’activités dédiées à l’art et la culture en général, avec des artistes nationaux et internationaux, mais aussi de progressivement sortir des réseaux sociaux. »

Avec Limited, Make It Deep va donc tenter de s’affranchir à la fois des codes du clubbing traditionnel, via ces espaces alternatifs et différents sans réel lien avec la nuit parisienne, et de ceux prônés par Facebook et consort. « Limited, ce sera toujours la musique au centre, mais une pluridisciplinarité affichée, renchérit Simon. Ce nouveau format nous permet d’investir les lieux de nos rêves, c’est-à-dire des lieux hors club, offrant une autre forme de liberté. Certains événements vont être sur des jauges entre 800 et 1000 personnes, et d’autres, plus en mode capsules, concerneront uniquement 100 à 150 personnes dans des lieux délirants. Et si la première, prévue le 9 novembre, sera annoncée sur les réseaux sociaux, cela ne sera plus le cas à partir de la suivante, uniquement annoncée par newsletter. Notre but est de sortir du diktat des réseaux sociaux et de la course au plus gros line-up. Notre programmation se voudra aussi différente, plus aventureuse, pour réellement attiser la curiosité des gens et les fidéliser sur ce concept. » Un vrai défi qui demande un travail de titan, chaque nouveau lieu représentant près de six mois de localisation, de tractations, d’organisation et, aussi, d’explications. « On a beau pensé que les musiques électroniques se sont beaucoup démocratisées, elles continuent parfois à encore effrayer certaines personnes, souligne Jordan. C’est important de faire preuve de pédagogie, surtout quand on souhaite investir un lieu à la base pas fait pour cela. »

Le Japon, encore et toujours

En plus de cette envie de diversité, ce qui définit aussi très bien Make It Deep, ce sont ses atomes crochues avec le Japon. Une histoire qui s’est d’abord écrite via deux soirées, l’une au New Morning en 2017, l’autre au Trabendo en 2018, puis qui s’est étoffée d’un nouveau chapitre avec la première édition du Japan Connection Festival en mai 2019 à La Gaîté Lyrique. Un bonheur pour tous les amateurs de musique électronique japonaise (dont font évidemment partie Léo, Simon et les autres), provoqué par un heureux concours de circonstance. « Nous voulions proposer une soirée au New Morning, une salle iconique qui possède une certaine exigence dans sa programmation : il fallait alors réussir à proposer un projet de musique électronique qui soit également live et contienne une part d’improvisation, une approche jazz, rembobine Simon. Un gros défi donc… et une vraie galère, soyons honnêtes ! C’est là que Jordan a eu l’idée de se tourner vers les lives électroniques japonais, qui ont une identité assez unique. »

En écho au regain d’intérêt pour les sons nippons, notamment cristallisé par la sortie en 2015 de l’excellente compilation Sounds From The Far East qu’a consacré Hunee au non-moins talentueux producteur japonais Soichi Terada sur le label Rush Hour, Make It Deep parvient alors à faire venir deux artistes du pays au soleil levant : Takecha et, surtout, Kuniyuki Takahashi. La naissance d’une love story. « La soirée a été extraordinaire et toute l’équipe est tombée amoureuse de Kuniyuki, tout simplement, se marre Simon. Cet événement et cette rencontre n’ont fait qu’accentuer notre passion pour cette scène : on écoutait de plus en plus de musique, on rencontrait des diggers et artistes passionnés… Puis, en février 2018, nous avons organisé la seconde soirée pour proposer en exclusivité le trio Soichi Terada, Kuniyuki et Sauce81, qui se produisait pour la première fois en dehors du Japon. » Sans doute l’une des plus belles nuits de l’histoire du collectif. « C’était un mercredi, il avait neigé toute la journée, les RER avaient été bloqués et, pourtant, le Trabendo était plein à craquer. L’ambiance était extraordinaire et la musique incroyable. Et comme nous voulions aller encore plus loin après ça, nous avons eu l’idée du festival. »

Organisé avec succès cette année, le festival ne marquera évidemment pas la fin de cette connexion japonaise entre l’archipel nippon et l’Hexagone. Mieux : il ouvre carrément de nouvelles portes à Make It Deep, à commencer par celles des frontières japonaises, justement. « Après avoir invité le Japon à Paris, c’est le Japon qui nous invitera le 1e novembre chez lui, à Unit, une belle salle de Tokyo, se réjouit Simon. Pour cette date, nous allons proposé six artistes français qui se produiront devant le public japonais. Nous avons aussi reçu d’autres demandes autour du projet Japan Connection et des dates se profilent à Londres, à Lausane et à Milan. » Cette expansion ne signifie pour autant pas qu’il faut s’attendre à voir Make It Deep envahir le reste du globe, l’entité préférant d’abord continuer à faire son trou à Paris avant d’aller voir ailleurs.

En attendant, elle poursuit consciencieusement sa mission de défrichage, en mettant autant de soins à peaufiner ses line-ups qu’à distiller des mixes sur la toile. « Nos podcasts sont vraiment devenus notre vitrine sonore en ligne, pour permettre aux gens de découvrir quelles musiques on aime au sens large, affirme Léo. On a la série Jambon Beurre, qui concerne uniquement des mixes d’artistes français, et la série Deep Traveler, avec des artistes internationaux. Dans les deux cas, on peut y retrouver des mixes d’artistes importants comme d’artistes plus confidentiels. L’idée est aussi de leur laisser carte blanche : ce n’est pas que de la house. » Une approche qu’Agnès précise : « Un bon podcast pour nous, c’est un podcast qui essaye quelque-chose et tente de sortir du club. » Remplacez le mot « podcast » par « collectif » et vous aurez finalement une assez bonne définition de l’état d’esprit qui anime ces jeunes gens passionnés.

Le Japan Connection Festival 2019 de Make It Deep © Le Viet Photography
Le Japan Connection Festival 2019 de Make It Deep © Le Viet Photography