A.Tester

43ème Festival de la BD d’Angoulême

La bande dessinée, au sommet de son art

Il aura fallu du temps avant que la bande dessinée, longtemps méprisée, soit considérée comme un art. Aujourd’hui des originaux d’Hergé se vendent à plus d’un million d’euros, les musées exposent des auteurs comme Franquin ou Bilal. Cette année, c’est au tour de Morris (1923-2001), le créateur de Lucky Luke qui fête son soixante-dixième anniversaire, d’être honoré lors du 43ème festival d’Angoulême. Histoire d’une révolution esthétique.

« Ca y est !… Me voilà en plein dedans !… », crie Tintin aux commandes de son avion chassé par les projecteurs de DCA, quelque part dans le ciel d’Europe centrale. « Mon Dieu ! C’est moi qu’ils visent ! » A ses côtés, le fidèle Milou n’en mène pas large. Touché, l’appareil s’écrase et prend feu. Le collectionneur qui, le 24 octobre 2015, a déboursé, chez Sotheby’s, une fortune pour s’offrir ces deux planches en noir et blanc du Sceptre d’Ottokar, parues en 1939 dans un journal belge, Le Petit Vingtième, sait que Tintin, une fois de plus, a survécu.

Enki Bilal – couverture nouvelle édition d’exterminateur© Enki Bilal / Casterman

Perdu en contemplation devant cette admirable ligne claire dont Hergé, au sommet de son art, est le roi, il admire le mouvement fluide et vertigineux de l’action. Un million et demi d’euros ! Le prix d’un chef d’œuvre. Bien sûr, nous sommes encore loin de la somme atteinte par un tableau de Van Vogh L’Allée des Alyscamps (1888), cédé à New York en mai dernier, toujours chez Sotheby’s, à près de 61 millions d’euros. Mais la vente record de Tintin marque une tendance prise depuis une vingtaine d’années : la bande dessinée joue dans la cour des grands. Tardivement.

 

L’invention du « 9ème art »

L’éditeur du Petit Nicolas et d’Iznogoud (IMAV), Aymar du Chatenet, rappelle ce que répétait son beau-père René Goscinny, le scénariste mythique d’Astérix et de Lucky Luke, l’un des inventeurs de la BD moderne, et la seule star de la discipline à posséder une rue à Paris, décorée de fresques, dans le 13e arrondissement : « C’est une anomalie que ce genre, la bande dessinée, n’ait pas été reconnu plus tôt. »  

L’expression « 9ème art », née sous la plume du critique Claude Beylie, en mars 1964, dans la revue Lettres et Médecins, sera donc restée longtemps lettre morte, même si Morris, le génial créateur de Lucky Luke, s’en servit, créant une rubrique intitulée « 9ème art – Musée de la bande dessinée », « née avant le cinématographe des Frères Lumière ». « Mais aujourd’hui, on peut considérer que l’histoire en images a ses lettres de noblesse, et qu’on peut la prendre tout aussi au sérieux que la littérature et la musique. » Il y analysait de manière savante les œuvres des grandes figures de la BD, mais aucun de ses efforts – parce que ses textes paraissaient dans Spirou – ne parvinrent à sortir le genre de son impasse (Morris lui-même paradoxalement se considérait comme un simple artisan).

Morvan Munuera – Paris sous Seine© DUPUIS 2004

Il aura donc fallu que les œuvres – on peut s’en féliciter ou le regretter mais c’est ainsi – trouvent une cotation sur le marché, resté seul critère d’évaluation de la dimension artistique. Des marchands l’ont compris à la fin des années 1980, comme Roland Buret, ancien journaliste, qui a travaillé pour la société de ventes Tessier et Sarrou. « Quand j’ai commencé à m’y intéresser il y a trente ans, raconte-t-il, nous passions pour des farfelus. Je proposais des planches, certains commissaires-priseurs me disaient « Vous savez, les enfants n’ont pas le droit d’acheter à Drouot ! » C’était une autre génération. Pour eux, la bande dessinée était réservée aux derniers de la classe. 

Maintenant, elle est étudiée à l’université. Il a fallu que l’œil et l’oreille s’habituent. » En décembre 1990, il organisa une vente de dessins de Tintin, à l’espace Kronenbourg. 1200 amateurs se bousculèrent au lieu des 200 prévus, et les planches – Le Sceptre d’Ottokar, des crayonnés de Tintin au Tibet – s’écoulèrent entre 200 et 300.000 euros. Des études comme Boisgirard, et Artcurial flairèrent la tendance et organisèrent à leur tour des ventes, et les originaux, jalousement conservés par les collectionneurs ou les proches commencèrent à circuler.

 

Un cowboy pictural

Cet élan vers Hergé, qui signa en 1977 l’affiche en couleurs du 4ème festival d’Angoulême, profite aujourd’hui aux contemporains, Druillet, Moebius, Tardi,  mais aussi aux dessinateurs d’avant-guerre, Benjamin Rabier, l’auteur de Gédéon, mort en 1939, ou Georges Omry, spécialiste de l’Histoire, disparu en 1914, que des amateurs américains ou japonais recherchent de vente en vente. « Les prix de certains originaux, de Hergé ou d’autres, de certains comics américains, précise Aymar du Chatenet, dépassent même des peintres majeurs contemporains, comme Di Rosa, ou une aquarelle de Bernard Buffet, même s’il faut rappeler la différence avec la peinture. Elle se fait au crayon, à l’encre de chine ou à la gouache, et non à l’huile. » On n’expose pas non plus des planches aux murs comme on expose des tableaux.

Recherche personnelle de Morris© Lucky comics

Cette différence n’aura pas empêché les institutions de mettre en vitrine les seigneurs du 9ème art, conscientes d’attirer un public tout terrain, depuis la Cité des sciences et de l’industrie pour « Le Monde de Franquin » (2004), au Louvre, heureux d’« inviter » la bande dessinée (2009). Le luxueux magazine Beaux Arts vient de sortir deux superbes hors-séries, Les Secrets des chefs d’œuvre de la BD et Les secrets des chefs d’œuvre de la BD d’humour, n’hésitant pas à accoler à Blake et Mortimer, ou à Gil Jourdan, l’expression suprême. Et en 2016, c’est bien sur l’art pictural de Morris que critiques et historiens se pencheront. L’occasion est trop belle.

En décembre 1946, paraissait dans l’Almanach 1947 du journal Spirou, Arizona 1880 la première aventure de « l’homme qui tire plus vite que son ombre », Lucky Luke. A l’occasion de ce 70ème anniversaire, l’historien et critique Stéphane Beaujean a monté une superbe exposition, pour le 43ème festival d’Angoulême qui se tient ce week-end, intitulée L’Art de Morris. Cent cinquante documents – croquis, planches ainsi que des jouets qu’il fabriquait lui-même – seront exposés, accompagnés d’une belle monographie parue chez Dargaud. Nous y découvrons une étude savante sur le cowboy à la chemise jaune et à l’éternelle cigarette, les sens du mouvement, du cadrage, du travail sur la couleur, de l’éclat des incendies à la douceur de la nuit. Une élévation spectaculaire du héros de notre enfance et de son créateur vers ce que nous étions loin de soupçonner : l’Esthétique ! Après tout, a dit Max Ernst, « l’art est un jeu d’enfant » !

 

Prochaine vente consacrée à la bande dessinée : 13 février. Tessier Sarrou, à   Drouot (Salle 15). Tél. : 01 40 13 07 79.

Festival BD d’Angoulême. Du 28 au 31 janvier. 33 € pour 4 jours, 16 € la journée. 71, rue Hergé, Angoulême. Tél. : 05 45 97 86 50.

 

 

Quelques temps forts du festival

Débats : 

– Espace Franquin – L’extraordinaire croissance du comic book en France, 28 janvier, 14 h.

– Etats généraux de la bande dessinée, 29, 11 h 30.

Conférence :

– Eternel Tintin (Conservatoire – Auditorium). Avec Benoît Peeters. Le 30 à 10 h.

Rencontre :

– Littérature et bande dessinée, Orlando (L’Alpha – Auditorium) – le 30 à 10 h 30.

Distinction :

– Prix Charlie Hebdo de la liberté d’expression, 1er février.   

Stéphane Beaujean : « Morris cachait son art »

On n’a pas souvenir d’une aussi belle et savante monographie consacrée à Morris, quinze ans après la mort du génial créateur de Lucky Luke. Rencontre avec l’un des commissaires de l’exposition d’Angoulême, le critique Stéphane Beaujean.

Morris a mis du temps à être reconnu. Comment l’expliquez-vous ?

Chez Hergé par exemple, nous voyons un geste artistique plus déclamé. Celui de Morris est tellement caché que nous devons le chercher. Et puis il y a une autre raison : Morris a gardé ses planches qui sont restées classées, rangées, à l’abri des regards alors que celles de Hergé et de Franquin se promènent un peu partout. Personne n’avait le droit de les voir. On le sollicitait pour organiser des expositions mais il refusait. Sa famille possède presque 100 % de tout ce qu’il a produit. Nous le savons aujourd’hui, la reconnaissance artistique passe par la reconnaissance des musées et du marché de l’art qui vous donne une cote et confirme votre valeur.

 

Vous avez réussi à convaincre ses héritiers facilement ?

Il y a quelques années, une exposition s’était déjà tenue à Angoulême sur Morris, mais sans planches originales. Les gens ont été très mécontents. Autant dire que je craignais un refus. Mais sa veuve et ses nièces ont accepté de faire une entorse aux volontés de Morris pour monter l’expo. Elles ont compris que l’époque avait changé, que les réticences de Morris venaient d’un autre temps. J’avais tout de suite songé au titre L’art de Morris, et non L’art de Lucky Luke. Je préférais placer en tête le nom de l’auteur plutôt que celui de la licence. Tout s’est très bien passé. Nous avons pu obtenir les planches en noir et blanc, mais beaucoup d’autres, en couleurs, sont restées hors de notre portée. Un mystère entoure encore son œuvre.

 

Qu’est-ce qui distingue Morris des autres dessinateurs ?

Pendant dix, douze ans, Morris est dans la recherche. Il erre, commet des erreurs, s’interroge, et trouve enfin la formule qui lui apporte un succès énorme. Lucky Luke se vendra bien plus que Spirou. Une période de gestation aussi longue est rare. Quand vous êtes critique, ce « work in progress » est du pain bénit. C’est passionnant.

 

Quel est, selon vous, l’épisode de Lucky Luke le plus artistiquement abouti ?

J’aime beaucoup tout ce qui entoure la diligence, La Diligence donc, Le Pied Tendre, Canyon Apache. Morris et Goscinny sont au sommet de ce qu’ils voulaient faire, en pleine maîtrise de leur projet. Le dessin est parfait, les histoires géniales, les personnages bien campés. Ils sont à l’apogée. Bientôt, l’ennui, la routine viendront. Goscinny va mourir. Mais à cette époque, après des années de travail, ils déboulent les albums à une vitesse hallucinante. Ils s’amusent comme des petits fous. J’ai toujours senti une grande potentialité théâtrale dans Lucky Luke. Ce n’est pas pour rien que j’apprécie un autre épisode, Le Cavalier blanc (1975) qui traite du théâtre, de la scène et du monde. J’aime bien aussi Le Grand Duc (1973), pour la manière touchante dont il traite les femmes. La bande dessinée était alors souvent misogyne et sexiste.

 

Avec ce livre très savant que vous consacrez à Morris, en décortiquant son « art », ne craignez-vous pas d’abimer nos souvenirs d’enfance ?

Je ne pense pas que réfléchir sur Lucky Luke ait forcément oblitéré nos souvenirs d’enfance. La part d’innocence qui accompagne ce héros, et ses aventures, restera toujours présente en nous.

 

 

Stéphane Beaujean, Jean-Pierre Mercier, Gaëtan Akyüz et Vladimir Lecointre, L’Art de Morris, Dargaud, 45 €, 310 pages. 

Exposition : L’Art de Morris – L’homme qui inventa Lucky Luke.  Musée de la bande dessinée d’Angoulême. Du 28 janvier au 18 septembre. 

La morale de cette morale

Ceux qui n’iront pas à Angoulême peuvent tout de même voir une expo consacrée à un auteur de BD. La Galerie Oblique accompagne ainsi la sortie du vingtième album de Martin Veyron, Ce qu’il faut de terre à l’homme, une fable adaptée d’une nouvelle de Tolstoï, exhumée pour nous faire comprendre les méfaits de l’avidité à tout crin.

Le père de Bernard Lermite, l’un des anti-héros les plus célèbres du 9è art, a mené depuis la fin des années 70, un parcours bien rempli. Auteur d’une vingtaine de BD (Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2001), illustrateur de presse, il n’a jamais cessé d’observer, avec humour et recul, les travers et les incohérences de la vie moderne. A l’heure d’entamer son dernier album, Martin Veyron avait en ligne de mire les dégâts du productivisme et la quête irraisonnée du profit, sans savoir comment nourrir son propos sans tomber dans les habituels lieux communs.

C’est le souvenir d’une histoire qu’il avait lue alors qu’il était enfant qui lui donne le déclic qu’il attendait. Pour la resituer, il ne dispose que d’un mince indice, croit-il alors, une phrase : « Voilà ce qu’il faut de terre à l’homme ». Il s’agit en fait du titre d’une nouvelle méconnue de Tolstoï, dont le thème est, comme il l’imaginait, intemporel et parfaitement au cœur de son propos. Le voilà donc parti pour dessiner les vastes plaines de la Sibérie d’alors, la dure vie des moujiks et les beaux atours des seigneurs, dans un style pour lui encore inexploré. Le fond de l’affaire, de son côté, ne lui est pas étranger, quand il s’agit de raconter les déboires d’un paysan qui vivait simplement mais heureux, jusqu’à ce que son bourgeois de beau-frère, venu de la ville, lui suggère d’agrandir son domaine.

Au fil des pages, on comprendra bien sûr comment cette simple et a priori légitime envie « vouloir plus » pourrait l’amener à en « vouloir trop », tandis que s’énoncent en filigrane, les dérives du pouvoir et ce qu’il en coûte d’oublier ce qui fait l’essentiel de la vie. Cet album, pas moraliste mais plein de morale comme peut l’être un conte est d’une belle élégance. Ses planches, touffues et drôles ou épurées s’exposent à la Galerie Oblique, spécialiste des arts graphiques.

 

Ce qu’il faut de terre à l’homme de Martin Veyron, 144 pages, éditions Dargaud, 19,99 €.