Dans les coulisses de la friche urbaine

Les friches n’ont jamais été aussi en vogue dans la capitale. Et pour cause : tout le monde y gagne, et tout le monde l’a compris !
Exploration d’un (joyeux) phénomène.

Comme des poumons de verdure et d’esprit DIY, enclaves de fête, d’esprit solidaire, de prix abordables et de créativité, les friches, où se mêlent start-ups, bars éphémères, lieux de débat citoyens ou ateliers créatifs, fêtes de jour ou de nuit, jeux pour tous, restauration légère et appétissante à prix d’amis, mais aussi design et architectures éphémères de qualité, fleurissent dans la ville : en cinq ans, elles sont près de 62 a avoir vu le jour, presque toutes à Paris ou dans le Grand Paris. Avec une nouveauté intéressante : elles sont désormais tout à fait légales.

Des sites préservés et valorisés

Ce qui se déroulait à la lisière de la loi, ambiancé par des collectifs malins et audacieux, a fini par attirer (favorablement) l’attention des bailleurs immobiliers et des autorités. Il y a plusieurs raisons à cela, mais la principale est sans doute comptable : l’Institut d’aménagement et d’urbanisme (IAU) d’Île-de-France a même consacré une étude au phénomène, auquel on donne désormais le nom charmant d’«urbanisme transitoire». L’IAU y observe que « pour les propriétaires, l’occupation temporaire permet principalement de réduire les frais de portage foncier en attendant qu’un projet émerge sur le site ou dans le bâtiment en question. Ces frais comprennent notamment la sécurisation et le gardiennage du lieu, pouvant représenter entre 13 000 € et 15 000 €/mois à Paris. » Une sacrée économie donc, sans compter la valorisation d’un terrain qui se revendra potentiellement mieux après l’opération. Les occupants, pour la plupart associatifs, trouvent de leur côté l’occasion d’occuper un lieu légalement, avec une liberté impossible à imaginer ailleurs dans la ville, et sans autre frais que des charges minimum, ce qui permet d’investir le reste des budgets dans le développement d’activités diverses : des projets citoyens, culturels et sociaux avec les Grands Voisins à Paris ; des occupations estivales sur le foncier SNCF, axées sur les dimensions festives et culturelles (Gare des Mines, Grand Train, Ground Zero), des fêtes et des locaux à bas prix pour des start-ups, avec SoukMachines… Les propriétaires d’espaces urbains (des promoteurs ou aménageurs immobiliers, ou encore des institutionnels possédant un patrimoine bâti ou foncier important comme AP-HP ou la SNCF), de même que désormais les municipalités ont aussi évolué dans leurs mentalités. « Les occupations temporaires transforment l’image d’un quartier », note l’IAU qui souligne aussi qu’en plus de développer à peu de frais des espaces ouverts, des animations culturelles, sociales ou festives, des jardins urbains, etc., les collectivités apprécient aussi la dimension économique portée par les friches. « Elles peuvent y voir l’opportunité de répondre temporairement à des activités qui ne trouvent pas d’offre de locaux adaptés et/ou à des tarifs abordables : artisans, artistes, petites entreprises. ». Cécile Diguet, urbaniste à l’IAU, estime que « ça devrait aller dans le bon sens aussi du point de vue des financements », au vu « de bons retours d’expériences ». ​

Une démarche citoyenne

Pendant des années, avant d’enfler ainsi, le phénomène a été préparé par des pionniers plutôt underground. C’est le cas de Yoann-Till Dimet, avec son collectif SoukMachines, qui organise depuis la fin de ses études d’énormes fêtes pluridisciplinaires, conviviales et ultra-fréquentées dans des friches du Grand Paris et qui a aussi assuré la direction artistique du 6B, à Saint-Denis, pendant quelques années. SoukMachines a longtemps œuvré dans l’ombre : « On a fait beaucoup de choses sans déposer aucun dossier auprès d’aucune préfecture, avoue Yoann-Till, mais maintenant, on travaille avec les institutions ». Et ce, depuis que le savoir-faire de SoukMachines a commencé à être remarqué. « En 2015, une association me contacte en me disant : “On a un lieu, mais on a besoin de 10 mois avant de l’investir. Est-ce que vous voulez y faire quelque chose en attendant ? se souvient le fondateur du collectif. C’était le Pavillon du Docteur Pierre à Nanterre. On a demandé un budget, fait trois mois de travaux, avec des gens payés et bénévoles, et ça a été un succès dingue ». Le superpouvoir de Yoann-Till et de ses camarades, c’est une force de frappe ultra-rapide et efficace puisqu’il s’agit à la fois de rafraîchir et de sécuriser des endroits immenses et patrimoniaux, mais aussi de leur trouver un usage en quelques semaines. En l’occurrence, louer à un prix défiant toute concurrence (6 € par mois au mètre carré) des locaux à des entreprises émergentes, favorisant ainsi une activité économique. « On sait aussi développer d’autres ressources propres, ajoute Yoann-Till : bar, billetterie, quelques prestations… ». Le tout assorti d’une recherche de subventions « car on s’inscrit dans une démarche citoyenne de service public ». C’est la cerise sur le gâteau de la griffe SoukMachines : des fêtes (mythiques) ultra-accessibles avec une programmation musicale qualitative, pour une recette à ce jour infaillible. Après Nanterre, SoukMachines, en accord avec la Mairie de Pantin et la Seine Saint-Denis, a investi et réhabilité la Halle Papin, vaste lieu industriel pantinois destiné à abriter la Cité de l’Eco-habiter, accueillant en attendant de jeunes entreprises et du public lors d’événements.

Des oasis éphémères

La professionnalisation des acteurs est générale, et l’on trouve même de nouveaux métiers, répertoriés par l’AUI comme « se posant en intermédiaire entre occupants potentiels et propriétaires, comme Plateau Urbain, la Belle Friche ou encore Paris&Co. » Et dans le sillage de ces associations de plus en plus carrées, des pros s’agrègent, comme La Bellevilloise ou Ground Control, concept imaginé par une agence événementielle, à qui la SNCF confie depuis quelques années de vastes espaces dans Paris, qui deviennent des oasis éphémères dans la ville : bars, restos, activités culturelles, fêtes, certes un peu plus chers que les lieux purement associatifs, mais sans atteindre les tarifs des bars chic et sans jamais perdre de vue un esprit convivial.

Un phénomène où tout le monde est gagnant ? Cécile Diguet le pense, en pointant cependant les dangers du système qui émerge : « Tandis que le propriétaire voit son site revalorisé, précise la note de l’IAU, aussi bien matériellement qu’en matière d’image, la durée du projet ne suffit pas toujours aux occupants pour équilibrer les dépenses initiales d’aménagement et de rénovation. » La Région Île de France a certes lancé des appels à projets dont elle a décidé de soutenir les dépenses d’investissement, mais les aides au fonctionnement seraient elles aussi utiles. Il faut en outre, estime Cécile Diguet, que la liberté des associations soit préservée pour le bon développement de ces projets. L’IUA pose enfin, en conclusion de son étude, une question importante : « On peut se demander si la constitution d’un marché du provisoire (donc de ces friches, ndlr) est souhaitable en soi, ou s’il est le signal d’un dysfonctionnement en termes d’accès à des locaux ou sites adaptés. Enfin, si certaines occupations remportent un vif succès auprès des habitants, actifs, visiteurs, comment trouver l’équilibre entre pérennisation de certains usages et développement du projet prévu? »

Sinon, les habitants comme les associations risquent de déchanter quand l’heure de vendre aura sonné !