De la Tate Modern à la New Tate

Ouverte en mai 2000 à Londres dans le quartier alors peu fréquenté de Bankside, la Tate Modern est devenue le musée d’art moderne et contemporain le plus fréquenté au monde. Cette semaine, elle inaugurera sa nouvelle extension tant attendue, qui augmentera ses espaces d’exposition de 60 %, mais permettra surtout d’offrir aux visiteurs, dialogues artistiques inédits et expériences nouvelles. Modernes… forcément.

Une vraie success story

Fin mai dernier, à trois semaines du grand week-end inaugural, il régnait à la Tate Modern un désordre tout à fait jubilatoire. Entre les jeunes recrues en training et les seniors bénévoles flanqués d’un badge “I can help” gentiment présomptueux, les visiteurs avaient bien du mal à être renseignés. Mais un simple « Vous savez, en ce moment… » de connivence suffisait à les convaincre de s’aider eux-mêmes, et l’agitation ambiante ne les empêchait pas d’être sans cesse plus nombreux dans tous les espaces du musée, ou à l’entrée de l’expo du moment, consacrée à l’artiste libanaise Mona Hatoum (jusqu’au 21 août). C’est que le lieu, en seize ans d’existence, est devenu un incontournable de la vie culturelle londonienne, conçu à l’origine pour accueillir dans le meilleur des cas deux millions de visiteurs par an, alors qu’ils sont aujourd’hui pas moins de 5 millions. Certes, jusqu’à l’inauguration de la Tate Modern, la capitale anglaise manquait bien sûr cruellement d’un espace d’exposition pour l’art contemporain, digne du MoMA ou du Centre Pompidou. Mais son installation dans un quartier du sud de la ville autrefois désertique, a fortiori dans une gigantesque centrale électrique évidemment pas conçue à cet effet, auraient pu nuire à l’entreprise. À la faveur d’une programmation intelligente mêlant expositions majeures autour de grands noms (Matisse-Picasso, Max Beckmann, Hopper, Duchamp-Man Ray-Picabia, Gauguin, Miro…) et découvertes, présentation ludique des collections permanentes et happenings dans le Turbine Hall, immense espace central aux airs d’usine désaffectée (toboggans géants en 2006, concert de Kraftwerk en 2012, ou les célèbres cartes blanches « Unilever Series » données à des artistes), il n’en a rien été. Mieux, le triste quartier de Bankside est devenu dans le sillage de la Tate, un passage obligé pour tout visiteur, fourmillant de hauts lieux culturels incontournables (la Hayward Gallery, le National Theater ou le Musée du Design qui vient d’entamer son déménagement pour lui aussi s’agrandir). On imaginera donc aisément que c’est ce triomphe presque inespéré qui aura mené aux travaux d’extension qui aboutissent ces jours-ci. Sauf que la transformation de la Switch Station (« station de commutation » située au sud du bâtiment) en espaces d’exposition avait été prévue dès l’ouverture du musée. Il aura cependant fallu attendre un peu. De récolter les fruits d’une grande campagne de mécénat culturel, mais aussi qu’EDF, propriétaire des lieux qui alimentent toujours en électricité une partie de la City et de South London, ne modernise ses équipements pour les rendre moins encombrants, et laisse, de fait, place à l’art.

Une nouvelle aventure

Comme pour la Tate Modern initiale – The Boiler House –, c’est aux architectes Herzog & de Meuron qu’a été confié le projet de la New Tate avec, pour les accompagner, l’équipe gagnante des débuts : le designer Jasper Morrison et l’architecte paysagiste Günther Vogt. Là, ce sont les anciens Tanks (réservoirs d’huile cylindriques) qui ont servi de base au nouveau bâtiment, une sorte de pyramide à la fois rationnelle et irrationnelle, selon les mots de Jacques Herzog. Une structure de près de 65 mètres de haut habillée de briques (pour se fondre au mieux au décor) qui fait partie du paysage depuis un petit moment, alors que s’aménagent encore dans le plus grand secret, ses dix étages et son toit terrasse avec vue imprenable sur la Skyline. Mais si les nouveaux locaux, qui augmentent de 60 % la surface totale d’exposition de la Tate Modern, n’ont toujours pu être visités, on sait déjà qu’ils permettront de repenser totalement l’ensemble des espaces d’exposition du musée, qui s’attacheront désormais encore davantage à explorer les liens qui unissent les artistes du monde entier. Si en prime, « les anciens amis côtoieront les nouveaux » (entendez qu’un Rothko ou un Matisse pourra être mis en perspective avec une œuvre de l’artiste béninois Meschac Gaba ou du Brésilien Cildo Meireles), au vu des nouvelles formes d’expression artistiques actuelles, place sera faite dans la Switch Station, à la vidéo, au high-tech, aux installations ambitieuses et aux performances, tandis que les Tanks accueilleront des sculptures avec lesquelles on pourra interagir. Car de manière générale, les échanges et l’apprentissage seront privilégiés, au fil des workshops, des espaces d’étude, et même des nombreux cafés où se rencontrer. Le centre de cette véritable cité restera le fameux Turbine Hall, qui sera traversé par un pont reliant les deux « maisons ». En son centre, l’une des dernières acquisitions de l’institution, un arbre de sept mètres conçu par le grand Ai Weiwei, parachèvera le message. Chacun aura ainsi le loisir de le voir comme un symbole de vie, de connaissance, de tranquillité, de transmission ou de sacrée nature, c’est selon.

www.tate.org.uk