Des bars à concept complètement barrés

Rien de tel qu’une idée originale pour se démarquer de la concurrence. Aux quatre coins du globe, de plus en plus de bars optent pour des thématiques qui sortent de l’ordinaire – avec une mention spéciale pour le Japon et l’Angleterre. Passage en revue des concepts les plus insolites qui pourraient bien arriver chez nous prochainement.

Corn flakes & gentrification : la naissance mouvementée du bar à céréales

Ou comment une idée potache montée en épingle par les médias britanniques a déclenché une polémique sur la gentrification de la capitale londonienne. A l’origine, il y a le projet de deux frères que l’on pourrait aisément qualifier de hipsters (jetez un œil sur leur photo, vous comprendrez) : celui d’ouvrir un lieu dédié aux céréales, des illustres marques de notre enfance (Frosties, Smacks, Coco Pops…) à des variétés dénichées à l’autre bout du monde (les Strawberry Pops d’Afrique du Sud). Ainsi naquit en décembre dernier dans l’Est londonien le Cereal Killer Cafe, un bar régressif à la déco pop vintage 90’s où l’on peut déguster un bon bol de corn flakes, y compris à l’heure de l’apéro. Soit. Pourquoi pas.

Gary et Alan, les fondateurs du Cereal Killer Cafe à Londres ©DR

C’était sans compter Channel 4 qui diffusa un sujet sur le lieu au moment de son ouverture en pointant du doigt l’écart entre les tarifs affichés (environ 3 € le bol) et la population du quartier plutôt défavorisée. S’en suivit un débat houleux sur l’inflation des prix de l’immobilier accompagnant la disparition progressive des classes populaires au profit des fameux bobos et de leurs boutiques « décalées », un peu à l’image de ce qui s’est passé avec La Brasserie Barbès à Paris au printemps dernier. L’affaire grossit jusque dans les pages du Guardian au point que l’un des deux tauliers dut se justifier sur les réseaux sociaux qui l’accusaient alors de tous les maux de la société : «Je ne suis pas le connard égoïste pour lequel vous avez voulu me faire passer. Si vous voulez trouver quelqu’un pour régler le problème de la pauvreté à Londres, je ne pense pas pouvoir être l’homme de la situation ». Ambiance. Dix mois plus tard, la controverse est un vieux souvenir et le bar s’est peu à peu intégré au quartier. Aux heures de pointe, on y fait même la queue pour acheter son bol de Weetabix Minis Banana arrosés de lait au chocolat blanc.

 

Chats, lapins, chouettes, faucons : les bars à animaux     

Des bars dans lesquels on prend un verre au milieu d’animaux en tout genre, qu’ils soient domestiques ou plus sauvages ? Il n’y a qu’au Japon, pays excentrique par excellence où la nature et les bêtes ont une importance toute particulière, qu’une telle idée ait pu voir le jour. La première fois qu’on a entendu parler de bar animalier chez nous, c’était en 2013 lors de l’inauguration du Café des Chats dans le Marais, un concept adapté des Neko Cafés japonais où les matous se promènent à leur guise dans les salles, s’installent sur les genoux des clients ou jouent avec eux (à moins que ça ne soit l’inverse). Succès immédiat, si bien qu’une seconde enseigne a vite vu le jour près de Bastille. « Caresser un chat peut être très relaxant, nous expliquait la patronne, il a même été prouvé scientifiquement que le ronronnement permettait d’abaisser la pression artérielle et le pouls, et parfois d’aider à soigner. » Au pays du Soleil-Levant, on en compte plus d’une centaine de ce genre, suivis de près par les bars à lapins ou à chiens, des animaux de compagnie que beaucoup de Japonais urbains souvent stressés et en manque d’affection ne peuvent accueillir dans leurs petits appartements.

Le Neko Cafe LEON à Yokohama ©Ichiban Japan – www.ichiban-japan.com

Mais les Nippons ne s’arrêtent pas là. Dans la banlieue ouest de Tokyo, le Takajou Chaya accueille hiboux, chouettes et autres faucons que les visiteurs peuvent (essayer de) caresser à l’heure de la collation. Une idée reproduite outre-Manche en mars dernier par Annie the Owl, un bar éphémère aux mesures strictes : ouverture le soir pour respecter le rythme nocturne des rapaces, nombre de places limité et surtout bénéfices reversés à une association chargée de la protection des espèces. Car il ne s’agit pas non plus de faire n’importe quoi pour se faire remarquer : toujours à Londres, un bar à renards (!!!) avait dû renoncer à ouvrir ses portes au printemps dernier suite aux nombreuses voix qui s’élevaient contre la captivité des animaux sauvages utilisés à des fins mercantiles.

 

Peluches, câlins & ocytocine : les bars anti-solitude

Fléau des temps modernes, la solitude touche de plus en plus de monde, particulièrement dans les grandes villes. Au Japon, la chose prend des propensions inquiétantes, avec par exemple un nombre de célibataires très élevé. Dans un pays où la vie professionnelle prend beaucoup de place, pas facile de se faire des amis ou de fonder une famille. Partant du principe que d’aller au bar en solitaire n’est pas la chose la plus agréable qui soit, les gérants du Moomin House Café ont imaginé un remède aussi comique qu’absurde. Les personnes seules y ont le loisir de s’attabler en face… d’une peluche géante à l’effigie du Moomin – un personnage de livres pour enfants entre le lutin et l’hippopotame très populaire au Japon –, afin de profiter d’une présence trop « kawaï » pendant la pause-café ou le repas. Bon, côté discussion, ce n’est pas encore ça mais le concept fait un tabac, notamment sur les réseaux sociaux.

Le Moomin Café à Tokyo © Ada Wilkinson – TravelInBoots.com

Restons dans le rayon « manque affectif » avec les bars à câlins. Ouvert dès 2012 dans le quartier d’Akihabara, le (feu) Soineya Cuddle Café a été le premier lieu du genre à avoir proposé des séances de câlinothérapie, de la simple accolade jusqu’au petit somme dans les bras d’un autre. Ou surtout d’une autre, et c’est là où réside toute l’ambiguïté. Car aux Etats-Unis où le concept a essaimé, certains bars à câlins se sont heurtés à la pression d’une frange de la population ou d’élus locaux soupçonneux, comme ça été le cas pour Snuggle House dans le Wisconsin, aujourd’hui fermé. Et pourtant, assurait sa propriétaire à l’époque, le câlin, loin de toutes dérives sexuelles, reste un véritable outil thérapeutique qui permet de lutter contre l’anxiété en délivrant de l’ocytocine, plus connue sous le nom d’« hormone du bonheur ». Tout un programme.

 

Des prisons aux coffres-forts : des bars immersifs et effrayants

Partout sur la planète, les gérants de bars rivalisent d’originalité pour proposer aux consommateurs des expériences rares et hors du temps en concevant des troquets immersifs dont les décors sont minutieusement étudiés pour coller au plus près à leurs thématiques. Et quoi de mieux qu’un peu de frissons, histoire d’émoustiller les grands enfants à la recherche de sensations fortes ? Si certains concepts n’ont pas résisté à l’épreuve du temps, comme le Disaster Cafe en Espagne (simulation de tremblement à terre à l’heure du déjeuner) ou la Clinic à Singapour (ambiance hôpital, avec fauteuils roulants, lampes de salles d’opérations et perfusions de cocktails), d’autres sont toujours en activité.Au Japon (au hasard), on peut par exemple boire un verre menotté derrière les barreaux d’une cellule glauque encadré par des gardiennes pas commodes du tout au Lock-up ou à l’Alcatraz de Tokyo.

Alcatraz-tokyo © Ichiban Japan – www.ichiban-japan.com

Du côté de la Suisse, à Gruyères, on aime aussi à se faire peur au H.R. Giger Bar, un établissement sorti tout droit de l’imagination du génial plasticien H.R. Giger, connu notamment pour avoir conçu les décors du film Alien. Organisé autour d’une gigantesque structure faite d’ossements de squelettes, crânes et vertèbres, le bar est visuellement bluffant, entre science-fiction estampillée steampunk et gothique. Enfin, terminons notre petit tour de la bizarrerie avec le Bedford installé à Chicago dans un bâtiment historique des années 20. Ce bar-resto branché invite à revivre la prohibition dans un décor typique de l’époque : coffre-fort géant, portes en acier et couleurs cuivrées, à l’image des films de mafieux les plus cultes. On croirait être passé derrière l’écran. Dépaysement garanti.

HR Giger Bar (C) Annie Bertram