Fenêtres sur la ville

Scruter des inconnus à travers leurs fenêtres : une chose inavouable qu’on a pourtant tous faite.

Le vis-à-vis est inévitable dans les grandes villes, où les scènes de vie comme les solitudes se révèlent jour et nuit. La photographe Gail Albert Halaban s’est emparée de ce sujet original pour shooter des Parisiens dans leur intimité. Sa série audacieuse fait l’objet d’une exposition : on y retrouve un Paris de carte postale qui séduit toujours autant à l’heure où certains voudraient inscrire nos toits à l’Unesco. Voyeurisme ou simple observation ? On aperçoit largement, à travers une fenêtre, une femme sortant de sa douche, quand une autre qu’on devine être sa voisine s’affaire dans sa cuisine. Un face-à-face ordinaire dans une cour d’immeuble parisienne. Ce pourrait être la vôtre. La couleur rouge semble lier les deux, la serviette de bain pour l’une versus la robe vermillon pour l’autre. Pas de rideau permettant d’être à l’abri des regards. Nous entrons crûment dans la vie privée de ces personnes. Chaque photographie montre le quotidien dans sa banalité. Des enfants surexcités jouant dans leur chambre, un homme écoutant de la musique au casque, un autre lisant le journal assis sur son lit, une vieille dame regardant dehors, une jeune fille qui se déshabille, une femme entamant une sieste sur son divan… Souvent, on voit la façade entière de l’immeuble ; du coup, la vue sur les gens s’agitant à chaque étage est imprenable et absorbante, comme si nous étions en train de regarder à cette fenêtre à la place de la photographe. Ces clichés se révèlent comme de véritables prises de vues cinématographiques qui ne sont pas sans rappeler bien sûr un certain film mythique d’Alfred Hitchcock, Fenêtre sur cour. Autre similitude amusante à souligner, le héros de ce film incarné par James Stewart est lui aussi photographe. Mais le parallèle s’arrête là. Gail Albert Halaban n’a heureusement pas été témoin d’une scène de crime depuis ses différents postes d’observation. Pour elle, tout démarre en 2009 à New York quand elle s’amuse à photographier ses voisins de chez elle, une série intitulée Out My Window (“De ma fenêtre”). C’est un succès et les clichés de la New-Yorkaise font vite l’objet d’un premier beau livre. En 2012, c’est M, le magazine du Monde, qui s’intéresse à ce projet hardi et lui commande le même thème à Paris. Bien évidemment, pour réaliser ses photographies, elle a une contrainte, que les personnes soient d’accord pour apparaître dans leur intimité. Elle lance alors sur les réseaux sociaux un appel, expliquant son projet et ce qu’elle recherche : à savoir, des gens habitant sous les toits de Paris et n’ayant pas de problème avec leur nudité, et dont les voisins sont aussi d’accord pour le faire. Cela lui permet d’avoir deux points de vue, une fenêtre face à l’autre, deux vies en vis-à-vis. Point de déballage malveillant dans la mesure où les personnes se dévoilent tout en sachant qu’elles sont photographiées. On regrette alors, peut-être, que tout cela ne soit que de la mise en scène, même si on imagine qu’une certaine liberté a été laissée aux sujets photographiés.

Gail Albert Halaban

Voir sans être vu

Son idée de montrer le quotidien tel qu’on peut le voir de notre propre fenêtre va apparemment au-delà du sens artistique. Il permet de tisser du lien social, comme elle nous l’explique : « Le processus de fabriquer les photos lie un voisin à l’autre, créant ainsi une communauté contre la solitude et l’énormité débordante de la ville. Les habitants se rencontrent et se parlent au cours de la création. Bien que les clichés semblent voyeuristes, ce projet concerne surtout mon désir de trouver une harmonie avec mes sujets et leur propre désir de former une communauté avec leur voisinage. » Car tout cela évoque finalement une seule et même chose, qu’on peut tous ressentir depuis sa lucarne : la solitude urbaine. Gail Albert Halaban nous en dit plus sur la façon dont lui est venue l’inspiration. « J’aime regarder à travers les fenêtres des autres. Je sais que ça peut sembler un peu bizarre, il y a même des gens qui pensent que c’est illégal, mais quand vous regardez mes photos, vous vous rendez compte que mes intentions sont sincères. Mon œuvre est inspirée par les nuits blanches passées avec mon nouveau-né. Toutes ces soirées à le bercer près de la fenêtre, cherchant de la vie à travers les vitres de mes voisins, une liaison humaine pour interrompre mon sentiment d’isolement. » Si les New-Yorkais s’attendent pour la plupart à être vus à leur insu dans leur quotidien, les larges baies vitrées des buildings ne leur laissant pas vraiment le choix, tout comme la densité urbaine, les Français semblent être davantage surpris par le projet photographique de l’Américaine et ont plutôt tendance à être frileux quant à l’intrusion d’autrui dans leur intimité – question de culture. Et on comprend aussi pourquoi, puisque dans son projet, c’est à vous de demander à votre voisin s’il est d’accord pour être pris en photo depuis votre fenêtre et vice versa, avant, s’il accepte, d’envoyer un mail à la photographe pour vous présenter. Mais il existe des pays où cela ne pose aucun problème, comme la Norvège : à Oslo, vous ne verrez jamais un seul rideau aux fenêtres. C’est ainsi que depuis la rue, vous pouvez regarder vivre les gens chez eux dans une totale transparence qui a de quoi surprendre. Gail Albert Halaban a décidé aujourd’hui d’élargir son projet photographique à d’autres villes dans le monde en l’intitulant cette fois Meet Your Neighbor (“Rencontre ton voisin”). On a hâte de découvrir la suite.