La politique, une passion bien française

Cette élection présidentielle passionne les Français. Des millions de personnes se sont déplacées pour voter aux primaires, et les débats montrent de bonnes audiences. Le goût de la politique n’a jamais quitté nos concitoyens qui aiment depuis toujours ferrailler dans les bouillants cafés parisiens ou s’en amuser sur les scènes des théâtres.

« On ne m’y reprendra plus ». « Tous pourris »… Chaque période électorale s’accompagne de son cortège de désenchantements, de phrases définitives, et d’abstentions, ce trou noir où s’abîme notre vie démocratique. Ce désaveu pour la politique, fortement revendiqué, exprime un amour déçu, mais qui dit amour déçu dit amour tout de même ! La compétition présidentielle de 2017 s’annonce d’ailleurs comme la plus suivie de ces dernières années. Près de dix millions de personnes ont regardé le débat des cinq candidats sur TF1, le 20 mars dernier (et plus de six millions de téléspectateurs étaient encore fidèles au poste pour celui des onze prétendants le mardi 4 avril) sans jamais faiblir malgré les trois heures d’antenne. Nos intellectuels, experts, économistes, philosophes, passent leur temps à se quereller sur les plateaux, crient, claquent des portes, un sport national depuis la célèbre sortie de Maurice Clavel en 1971 qui, reprochant à la direction de la première chaîne d’avoir effacé un mot de son commentaire sur Georges Pompidou, avait quitté le studio en disant : « Messieurs les censeurs bonsoir. » Les pays étrangers nous envient cette passion pour la politique, bien française, qui remonte à nos deux premiers grands polémistes, Rousseau et Voltaire. Quand le premier écrivait : « L’homme est naturellement bon, la société le corrompt », le second, moqueur, répondait : « Vous lire me donne envie de marcher à quatre pattes. » Ils s’attaquaient à coups de lettres publiées dans les journaux et de livres majeurs.

 

Naissance des clubs

À partir de 1789, ce sont les nombreux clubs qui relaient ces débats, inspirés du modèle anglais, mais politiques ! Ils restent des références encore aujourd’hui : les Jacobins, les Cordeliers… leurs membres se réunissaient dans les cafés, de l’estaminet Amaury à Versailles, au Café de Foy (Palais Royal) où le journaliste Camille Desmoulins grimpa sur une table, le 12 juillet 1789, et exhorta les Parisiens à se soulever contre la monarchie. Deux jours plus tard, la Bastille tombait. Ils pétitionnaient, organisaient des manifestations, imaginaient des banderoles. De la Bataille d’Hernani, qui opposait les conservateurs aux modernistes (Hugo et Théophile Gauthier), jusqu’à l’affaire Dreyfus et à la publication du célèbre « J’Accuse » d’Emile Zola dans l’Aurore le 13 janvier 1898, notre histoire a été balisée par ces grandes empoignades. Les éditions Folio publient d’ailleurs un petit ouvrage très judicieux, Les Ecrivains engagent le débat, de Mirabeau à Malraux, rappelant à juste titre ce plaisir que nos concitoyens auront toujours eu à ferrailler pour des idées. De nombreux illustres hommes de lettres monteront ainsi à la tribune de l’Assemblée nationale. C’est dans l’hémicycle que Benjamin Constant, l’auteur d’Adolphe, vient défendre (le 9 février 1822) la liberté de la presse, menacée par une loi. C’est dans l’hémicycle que Chateaubriand (25 février 1823) immense écrivain mais indécrottable monarchiste, justifie l’intervention militaire française en Espagne afin de soutenir le roi Ferdinand aux prises avec une insurrection. Les mondaines et le Tout-Paris se précipitent pour écouter, le 13 mai 1934, le sémillant romantique Alphonse de Lamartine qui proteste contre le massacre des canuts lyonnais. Quelques années plus tard, il sera candidat à l’élection présidentielle de 1848 et ne recueillera même pas 1% des suffrages. Peu de pays ont permis à un poète de tenter de conquérir l’investiture suprême. Ces combats de l’Assemblée nationale existent toujours, dans les nombreux débats qui encombrent les plateaux télés et radios (même hors période électorale) : le populaire « C’est dans l’air » (France 5), « 24 heures en question » (LCI), « Langue de bois s’abstenir » (CNews), « On refait le monde » (RTL) jusqu’à la piquante « Revue de presse », au Théâtre des deux ânes, l’une des meilleurs audiences de la chaîne Paris Première.   

 

Prix de l’humour

Cette dernière émission, animée par des humoristes Jacques et Régis Mailhot, Bernard Mabille, rappelle l’époque des chansonniers qui, après avoir été ringardisés, sont revenus à la mode. Depuis Voltaire, la satire politique ne semble jamais devoir s’éteindre. Elle a révélé ses figures influentes au XXe siècle, dont Pierre Dac et Coluche, anciens candidats à l’élection présidentielle « pour rire » et que les éditions du Cherche Midi  remettent à l’honneur, à travers deux petits livres amusants, où elles ont recueilli leurs propositions et conférences de presse loufoques. Le premier, en 1965, créa le « parti du Mou » car « les temps sont durs ». Il s’engageait, dès son élection, à « supprimer toutes les émissions de télévision de qualité ». Le second qui se présenta en 1981, disait : « Je ferai aimablement remarquer aux hommes politiques qui me prennent pour un rigolo que ce n’est pas moi qui ai commencé. » Tous deux ont su s’arrêter à temps, peut-être sur la pression de l’Elysée, inquiète de leur popularité. Ils auraient pu obtenir le prix de l’humour politique – encore une spécificité française – remis depuis 2003 au Press Club de France, rue du Commandant Mouchotte (14è), chaque mois de juin. Le jury ne tient évidemment jamais compte du camp des personnalités récompensées. Il suffit d’être drôle (involontairement ou non).  En 2016, le vainqueur fut Bruno Le Maire pour sa phrase : « Mon intelligence est un obstacle. » Au-delà de ses enjeux importants, la politique reste chez nous un sujet plaisant. Le bonheur démocratique !

 

Les écrivains engagent le débat, de Mirabeau à Malraux, 12 discours d’hommes de lettres à l’Assemblée nationale, ouvrage collectif, Folio, 95 pages, 2 €.  

Le parti d’en rire – Pierre Dac président, Le Cherche Midi, 152 pages, 15,90 €.

Votez, Eliminez ! Coluche s’invite dans la campagne présidentielle, Le Cherche Midi, 144 pages, 12 €.  

 

En livres et en films


Crédit photo : DR

La littérature et le cinéma français ont souvent parlé de politique mais plus rarement de LA politique, de ce qu’elle apporte dans la vie d’un personnage. Plusieurs films, ces dernières années, ont abordé avec beaucoup de justesse cette passion, comme La Bataille de Solférino qui montre une journaliste de télé écartelée entre sa vie privée compliquée avec deux enfants en bas âge, un ex-mari plutôt nerveux, et l’obligation de couvrir des élections présidentielles de 2012. L’actu chaude y télescope l’intime devant les caméras, et la cinéaste Justine Triet orchestre habilement ce drôle de remue-ménage. Un autre film, Le Nom des gens, raconte une pasionaria jouée par Sara Forestier qui couche avec des gens de droite pour les convertir à sa cause, belle pièce à l‘ancienne que n’auraient pas désavoué Molière ou Marivaux. Le cinéaste Michel Leclerc y étudie l’impact de l’amour et du désir sur les choix politiques. La littérature s’est emparée également du sujet politique. Nous pouvons citer la « Trilogie de l’emprise » de Marc Dugain, commencée en 2015 dont Folio vient d’achever l‘édition en poche avec le troisième volet Ultime Partie qui fait suite à Quinquennat. L’auteur a bâti son œuvre sur le modèle des séries (on pense à House Of Cards), mêlant toutes sortes de personnages qui gravitent autour du pouvoir (journalistes, espions, politiciens), comme un roman policier. Plus intimes sont les deux romans parus en ce début d’année, celui de Cécile Guilbert, Les Républicains (Grasset) qui raconte les vies de deux élèves de Sciences Po, leur choix de se lancer dans la politique ou de s’en éloigner, et La Place Forte (Gallimard) de Quentin Dufay où un économiste, nommé ministre des finances, démissionne « après six jours », livrant ses douloureux états d’âme. Une manière de raconter la vie, tout simplement.