L’Arlequin, mythique ciné-club

Tous les dimanches matins, Claude-Jean Philippe se dirige lentement vers le numéro 76 de la rue de Rennes. Il prend un café en face, puis entre dans la somptueuse salle Panorama du cinéma Arlequin bâti en 1930, dont Jacques Tati fut autrefois le propriétaire. Depuis vingt-cinq ans, il y anime le Ciné Club, à 11 heures (qui fut créé au Reflet Médicis, avant d’émigrer à l’Arlequin).

À 83 ans, l’homme qui animait autrefois le ciné club d’Antenne 2 (1971-1994), après la mythique émission Apostrophes, se sent un peu fatigué, mais se réjouit du succès.

« Je n’étais pas sûr qu’un ciné-club le dimanche matin séduise, confesse-t-il. Qui pouvait avoir envie de se lever ce jour-là pour aller voir un film ? Eh bien, les gens viennent. J’ai juste posé une condition. Pour que j’aie envie de me lever le dimanche, je dois avoir vraiment envie de revoir le film. Je choisis donc uniquement ceux que je veux revoir.

Quand on l’a transporté à l’Arlequin, le public a suivi. Nous profitons d’un grand écran Panorama. C’est rare et précieux. » Il sait que beaucoup de ses spectateurs se déplacent pour lui, sans même connaître le programme. « Je suis très sélectif à l’intérieur d’un très grand éclectisme, comme je le faisais autrefois à la télévision. J’aime voir comment la postérité travaille, sans polémiques. Certains cinéastes grandissent, d’autres pâlissent et disparaissent dans l’esprit des gens sans que l’on sache très bien pourquoi. Lubitsch n’a jamais été aussi grand, par exemple. » Il saute de l’expressionniste allemand Murnau à Elle et Lui de Leo McCarey, jusqu’à Angèle de Pagnol, et rêve à quelques œuvres introuvables comme la comédie musicale Ma Sœur est du tonnerre du maître américain Richard Quine.

« Notre ciné-club tient grâce aux nombreux spectateurs, et parce que ces spectateurs parlent entre eux, amenant avec eux d’autres personnes, raconte-t-il. Des amitiés se créent. Ce Ciné club est devenu plus un lieu de rendez-vous qu’un lieu culturel, une institution vivante. Je sens qu’ils m’aiment bien et c’est réciproque. » Ce matin du 21 février, devant de nombreux privilégiés, il a décidé de faire connaître une œuvre méconnue et magnifique du cinéaste indien Satyajit Ray, La Complainte du Sentier (1955). Il rend un hommage ému à un projectionniste disparu « qui n’a jamais manqué un seul ciné-club », puis convie sur scène un spécialiste de Ray et de l’Inde. Lors du débat, un spectateur avouera avoir eu du mal à se plonger dans cette Inde rurale pauvre du début du XXème siècle, avant d’être « emporté par la magie du film ». Une femme rappellera que sa fille de 20 ans lui a dit : « Satyajit Ray ? C’est chiant ! » Elle aimerait pouvoir la convaincre.

Claude-Jean Philippe n’a pas de réponse à tout. Il offre simplement (mais c’est beaucoup) cette flamme qui brûle en lui depuis si longtemps, mais ne croit pas qu’il fêtera les trente ans du Ciné Club, à cause de son âge, et cherche un successeur. En attendant, il reviendra dimanche prochain, avec la belle volonté du passeur et du constructeur de lien social. « Ce ciné-club est la seule chose qui me tient debout », dit-il avec un fin sourire.