L’art né de la migration

Pour les artistes, les phénomènes migratoires n’évoquent pas un flot humain incontrôlable et invasif, mais sont au contraire une source intarissable d’inspiration. Et la crise qui touche l’Europe depuis 2010 n’a fait que permettre à ce mouvement de réaction de s’exprimer davantage. De Banksy à Ai Weiwei en passant par Jacques Audiard
et Gianfranco Rosi, l’art sous toutes ses formes s’empare de ces mouvements de population et met en lumière leur contribution à la société actuelle.

 
The Emigrant, © J. Willis Sayre Collection, University of Washington Library      

Loin de l’appréhension et du scepticisme ambiants, nombreux sont les artistes qui trouvent dans les actuels phénomènes de migration de masse l’occasion de rappeler les bienfaits du multiculturalisme. Une manière de s’engager qui perdure maintenant depuis plusieurs décennies. Parmi les dates fondatrices, c’est en 1980, après la marche pour l’égalité et contre le racisme, que Beaubourg présente sa première exposition « Les Enfants de l’immigration », entièrement dédiée à la reconnaissance des jeunes d’origine étrangère. Une première en Europe. S’ensuit l’émergence de nombreuses troupes de théâtre, constituées durant les années 1970, qui mettent en scène les problèmes économiques, sociaux et politiques que les travailleurs venus d’autres pays rencontrent. Un théâtre militant que ressuscitent bon nombre de metteurs en scène aujourd’hui. En juin dernier dans Winter Guest, Aurélie Ruby donne ainsi la parole aux réfugiés, migrants, demandeurs d’asile, étrangers, exilés, révolutionnaires, étudiants… qui, à travers des images, témoignages, poèmes, en français ou en arabe, musique et chants racontent leur rencontre avec un nouveau pays. Dans un registre plus dramatique, le collectif Bonheur Intérieur Brut a présenté en mai au musée de l’Histoire de l’Immigration Ticket, une pièce qui raconte le périple de milliers de migrants et plonge les spectateurs dans la réalité glaçante de leur condition.

Le Cinéma et la Migration


Dheepan, ©Paul Arnaud/Why Not Productions

Le 7e art, quant à lui, s’était déjà emparé du sujet en 1917, L’Émigrant de Charlie Chaplin, lui-même immigrant d’origine britannique, fut le premier film à aborder ce thème. Un sujet qui n’a vraisemblablement pas éveillé les consciences des cinéastes, puisque celui-ci ne fut abordé, de manière notable, que 53 ans après par Luchino Visconti dans Rocco et ses frères. Le long-métrage évoque cette fois une autre forme d’immigration : l’exode des campagnes vers les villes en Italie. Six ans plus tard sort La Noire de… d’Ousmane Sembène, acteur majeur de l’Afrique contemporaine. Le Sénégalais met en lumière la solitude du migrant découlant du choc des cultures : son héroïne, gouvernante à Nice, maltraitée par ses employeurs se suicide. Il faudra ensuite attendre 1988 pour que l’immigration revienne au cinéma, quand le réalisateur danois Bille August décroche la Palme d’or à Cannes avec Pelle le conquérant, l’année de sa sortie. Dès lors, les cinéastes semblent avoir jeté ce sujet aux oubliettes et c’est en 2008 qu’il revient en force dans bon nombre de productions cinématographiques. Uberto Pasolini ouvre le bal avec Sri Lanka National Handball Team, et plusieurs réalisateurs de renom lui emboîtent le pas tel l’Iranien Kaveh Bakhtiari dont le film documentaire Escale évoque la situation des migrants après leur arrivée en Grèce. Jacques Audiard, quant à lui, met en avant dans Dheepan la confrontation de deux mouvements de migration. Il dresse un constat proche de la réalité des immigrants maghrébins installés en France après la Seconde Guerre mondiale et le met face à cette nouvelle vague venue des pays en guerre civile comme le Sri Lanka. En 2016, Gianfranco Rosi sort son film documentaire Fuocoammare (Mer en feu). Une réussite. L’histoire qui se déroule à Lampedusa (une île italienne qui voit passer de nombreux bateaux de migrants) oscille entre plusieurs personnages. Parmi eux : Samuele, un enfant de 12 ans et Pietro, médecin qui dirige le dispensaire. Salué par la critique, il est nommé aux Oscars 2017 dans la catégorie Meilleur film étranger.


Musique et Art contemporain

  
 MIA, © Viviane Sassen

L’immigration est aussi un vecteur de création musicale, l’artiste libanais Bachar Mar-Khalifé – nommé dans la catégorie du prix des Indés et vainqueur du Prix Deezer Adami – en est la preuve. L’exilé (c’est ainsi qu’il se définit) évoque à travers son dernier album Ya Balad (mon pays) une vision plus mystique de l’immigration. L’artiste parle justement « de cette nostalgie, de cette perte d’un pays, qui peut finalement être n’importe quel pays. Les gens qui font l’effort de vraiment écouter ce morceau peuvent se trouver renvoyés à leur propre exil. » Dans un tout autre registre, c’est la chanteuse M.I.A qui dans son clip Borders diffusé en novembre 2015,  se met en scène au milieu de migrants tentant tantôt de braver grillages, barbelés et flots des marées. Mais c’est l’art contemporain qui jouit aujourd’hui de la plus grande mobilisation, et le Musée national de l’histoire de l’immigration renommé en 2012 en est la preuve. Celui-ci réhabilite l’importance des migrants et immigrés, à travers des collections permanentes ou éphémères de tableaux, sculptures, photographies, documents… témoignant de leur participation à la vie culturelle du pays. Plusieurs acteurs de l’art contemporain clament aussi leur engagement.
 

 
Ai Weiwei au Palais Strozzi ©Courtesy Ai Weiwei studio. Alessandro Moggi

Parmi eux, le très médiatique Ai Weiwei, ancien prisonnier politique chinois, milite activement en faveur des migrants. Un engagement souvent rythmé par la polémique comme dans la photographie publiée par le Washington Post dans laquelle il rejoue la mort du petit Aylan. En septembre denier, au Palais Strozzi à Florence, l’artiste interpelle les visiteurs en accrochant sur les façades du monument des canots pneumatiques orange pour dénoncer le calvaire des migrants… Une manière pour l’artiste de mettre en perspective ce que l’humain peut faire de mieux face à ce qu’il peut faire de pire. Au cœur de cette lutte, le street artist anonyme Banksy a représenté, sur l’un des murs de Calais, le créateur d’Apple Steve Jobs (fils d’immigrés syriens) afin de faire tomber les stéréotypes existant sur les migrants. Il ressuscite aussi le célèbre Radeau de la méduse de Théodore Géricault, afin de dénoncer l’inaction des dirigeants européens. Lors de la dernière édition de la Fiac, plusieurs artistes tels que Jean Prouvé, Ron Arad ou Thomas Kilpper ont proposé un fil de reflexion autour de la nouvelle architecture : habitat mobile, ou de survie au cœur des solutions d’avenir liées aux flux de population. Outre-Atlantique c’est Alejandro González Iñárritu qui s’approprie la cause. Le réalisateur aux quatre Oscars travaille en ce moment sur un court-métrage dans lequel il traite le sujet de la traversée de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Un exercice pour lequel il utilisera la technique de la réalité virtuelle.