Le bonheur au travail est-il possible ?

Face à la crise qui agite le monde du travail, certaines entreprises ont choisi d’innover en insufflant une nouvelle dynamique au sein de leur structure : le bien-être. Elles l’ont bien compris, un employé épanoui est un employé productif. Toutefois en France, cette notion reste difficile à intégrer.

En accord avec son étymologie qui désignait au temps des Romains un instrument de torture, le travail évoque encore pour beaucoup une souffrance nécessaire. De plus, le sondage Gallup révèle que 61% de la population active en France n’est pas investie dans son travail et que 28% s’en estime complètement désengagée.

 

Un monde en mutation

Les récentes évolutions démographiques, sociales et économiques ont engendré chez certains, et notamment du côté de la génération Y, une réelle remise en question de leur rapport à l’emploi et par conséquent de l’organisation au sein des entreprises. Il est certain que l’éternelle routine dans laquelle on se complaisait jusqu’à il y a peu ne suffit plus ; se cantonner aux tâches quotidiennes éditées sur notre fiche de poste non plus. « On veut désormais se sentir épanoui et exercer un métier en adéquation avec nos valeurs et notre personnalité », explique Cécile Cauvin, spécialiste en psychologie du travail. Pour Catherine Testa, fondatrice de l’optimisme.com, un site qui synthétise les études sur le bonheur ou encore l’actualité positive, la situation est paradoxale : « On demande des salariés de plus en plus qualifiés et performants, mais les structures dans lesquelles on veut qu’ils s’investissent n’ont pas évolué. Elles ne réalisent pas encore les bienfaits d’un salarié épanoui. Or les start-up ou les compagnies qui mettent le bonheur de leur employé au centre même de leurs valeurs attirent de plus en plus la génération Y, à l’instar de Google, Amazon ou encore Facebook. »

Une notion encore difficile à intégrer pour certaines entreprises dans l’Hexagone. « Je préfère parler d’optimisme car le bonheur est une chose compliquée à assimiler, perçue comme trop candide et irréalisable. Lorsque j’aborde le sujet, je parle d’abord de bienveillance. Ce n’est pas parce qu’on est supérieur hiérarchiquement que l’on doit faire systématiquement preuve d’autorité. Il faut savoir qu’une phrase négative se retient cinq fois plus qu’un commentaire positif. Il faut revenir à quelque chose de logique et de sain. Dans certaines entreprises, des managers se refusent à sourire de peur de perdre leur autorité ». Elle avoue avoir travaillé avec des dirigeants d’entreprises du CAC 40 pour qui « aborder la question du bien-être du salarié au sein de leur comité de direction serait un aveu de faiblesse face aux autres membres du comex  ».

 

Reconnaissance et bien-être au travail

Même constat chez Alison Caille, doctorante en psychologie sociale, qui a mis en place un diagnostic sur les risques psychosociaux afin de prévenir la souffrance au travail. Il révèle que les employés recherchent plus de communication, moins de rapports hiérarchiques et davantage de liberté. Tous sont unanimes : « le soutien de ses supérieurs et le dialogue avec ses collègues » favorisent l’épanouissement. Une gratitude bien difficile à obtenir d’après la jeune doctorante qui constate que les managers ne prennent pas suffisamment en compte la dimension humaine : « Les écoles de management apprennent à leurs élèves à se baser uniquement sur la performance, ils suivent très peu de cours sur la psychologie du travail et ne sont pas trop sensibilisés sur les questions psychosociales. Cela donne des managers qui ne se sentent pas concernés par le bien-être des salariés ». James Dillon, co-fondateur de la société Emerging Step spécialisée dans le coaching en communication et conférencier dans les Universités Paris XII, Dauphine et dans des Grandes Ecoles, EDHEC, ESSEC en convient : « On use les salariés motivés et on se retrouve à régler des complications qui n’auraient jamais dû survenir. Le manager doit savoir éviter à son employé tout stress inutile, qui pourrait se solder à long terme par une perte pour l’entreprise. Une chose à laquelle les formations ne consacrent pas assez de temps. »

Aux USA ou encore en Allemagne, la notion a été très vite intégrée, comme en témoigne la création dans les start-ups du poste de Chief Happiness officer, dont l’unique mission est de créer des conditions dans lesquelles les salariés vont se sentir bien. Même si dans l’Hexagone le changement se fait plus prudemment, on assiste aux prémices d’un management centré sur l’épanouissement des employés dont les sociétés comme RetailMeNot France, spécialiste du couponing ou encore Indeed, 1er site d’emploi mondial font une valeur majeure de leur entreprise. Ceux des Laboratoires Boiron bénéficient depuis 15 ans des services d’une maîtresse de maison présente pour veiller à leur bien-être, une philosophie qui découle de la conception du bonheur de Christian Boiron (dont il a fait un livre en 1998) et à laquelle des structures à la hiérarchie pyramidale comme la Société Générale commencent à adhérer.

 

Le revers de la médaille

Un changement que certains qualifient de leurre. Dans son livre Bienvenue dans le monde : comment j’ai survécu à la coolitude des starts-ups, Mathilde Ramadier, diplômée en philosophie à Normal Sup, attirée par le secteur des start-ups, dans lequel elle a travaillé pendant plus de 4 ans en Allemagne, qualifie le bonheur au travail de moyen supplémentaire de pression.  « Le langage, les arguments sont étudiés pour que l’on s’y sente bien. On se dit que les locaux sont chouettes, la vue est jolie, les gens viennent à vélo, certains amènent leurs chiens, on a de la nourriture et des boissons à disposition, on peut jouer au ping-pong. Ils introduisent l’idée que l’on vous donne tous les outils pour vous sentir bien et que si ce n’est pas le cas c’est que vous êtes un faible. » Une pression implicite qui introduit d’après-elle une forme de culpabilité chez l’employé, et un comportement qu’elle juge dangereux pour les jeunes diplômés qui acceptent des conditions anormales de travail. D’après elle, les employés sont souvent mis en compétition grâce à un discours bien ficelé mis au point pour qu’ils se sentent les héros d’une nouvelle page à écrire. « Cela peut mettre encore plus de pression. J’ai vu beaucoup de gens craquer ».

Pour Danièle Linhart, directrice de recherche au CNRS,  « le management moderne clame sa volonté de reconnaître la dimension humaine des salariés, mise sur leur subjectivité, leur personnalité et tend à “psychologiser” les rapports de travail.» Mais selon la sociologue, dès l’instant où des personnes travaillent ensemble, une hiérarchie se crée qu’on le veuille ou non.

Au travail, le bonheur en entreprise sera toujours entaché par une remarque de son manager ou une prise de bec avec un collègue. Cependant le bien-être, qui est un concept plus concret pourrait se révéler être le premier véritable consensus entre les salariés et leurs employeurs. Et donc le premier pas vers un travail épanoui. Soyons optimistes.

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