Le Studio 28, fier de sa légende

« Nous séchions le lycée pour filer en douce vers Montmartre au Studio 28, où les tentations étaient grandes », écrit Gérard Oury.

Le futur auteur de La Grande Vadrouille grimpait les rues étroites pour découvrir les films de Jean Vigo ou de Joseph von Sternberg. Aujourd’hui, nous visitons un lieu hors du temps, avec des photos, un tapis rouge, les vestiges des grandes projections d’antan. À l’entrée, la majestueuse affiche du Napoléon d’Abel Gance nous rappelle que le chef-d’œuvre de 1927 fut projeté ici, le 23 février 1955, en magirama (trois écrans et trois projecteurs), en présence d’Albert Dieudonné dans sa tenue de Napoléon, d’Abel Gance et de François Truffaut… Il resta un an à l’affiche. À la fin, les spectateurs se levaient et chantaient La Marseillaise. Plus loin, au bout du couloir, se trouve une brillante sculpture représentant les Marx Brothers. C’est Groucho en personne qui l’a offerte au Studio 28. Venu à Cannes pour recevoir la légion d’Honneur en 1972, le grand acteur tint à se rendre à la belle adresse de Montmartre pour offrir cette œuvre à la première salle de cinéma qui avait fait connaître leurs films en France, avant la guerre.

Placardés sur le mur, les nombreux mots aux prestigieuses signatures témoignent des passions qui ont agité ce lieu d’avant-garde depuis son ouverture en février 1928, et la projection du film chinois Les Roses de Piu-Chii. Deux ans après, les ligues patriotiques, furieuses après la diffusion de L’Âge d’or de Luis Buñuel, saccagèrent la salle ainsi que les tableaux de Dali et de Max Ernst exposés dans le hall. Ce scandale contraignit le propriétaire, Jean-Placide Mauclaire, à céder son bien au publicitaire Édouard Gross, un amateur de cinéma américain. La merveilleuse salle ne s’est jamais arrêtée, telle une flamme olympique dont les coureurs maintiennent à tout prix la fragile lumière. Pendant la guerre, Gross se retira, le studio fut confié à Madame Peillon, la gérante des Ursulines, puis, en 1946, se retrouva aux mains de la famille Roulleau. Les frères, Edgar et Georges, convainquirent leurs parents de vendre leur hôtel particulier pour s’offrir ce rêve. Aujourd’hui, c’est Alain, le fils d’Edgar, qui le dirige depuis 1996.

« Je suis toujours agent d’assurance, confie-t-il. Sans cela, je serais à la caisse, je supprimerais deux postes. Je ne perds pas d’argent. C’est un bonheur. Sur le livre de doléances, je lis : battez-vous ! » Il aime montrer, dans la salle de 170 places, les magnifiques luminaires dessinés en 1948 par Jean Cocteau, inspirés d’une scène de La Belle et La Bête, où les bras, vivants, des chandeliers s’ouvrent devant la comédienne Josette Day. Le poète les voyait comme « des lutins qui sortent des murs pour éclairer l’écran ». Il a surveillé la ferronnerie, l’installation. « Edgar l’avait prévenu : “Je n’ai pas d’argent pour vous payer”, rappelle Alain. Jean a répondu : “Pas grave. Je veux être le parrain de la salle des chefs-d’œuvre et du chef-d’œuvre des salles. »

Georges renonça même à ouvrir une deuxième salle car, en creusant, il aurait dû se séparer des luminaires de Cocteau. Alain s’amuse des fantômes présents autour de lui. « Ma mère, enceinte de moi, a perdu les eaux en plaçant les clients dans la salle. J’ai failli naître entre deux fauteuils. Ma grand-mère tenait la caisse. Elle y est morte après avoir vendu son dernier ticket alors que j’étais dans la cabine de projection en train de lancer les lourdes bobines. Mon père est décédé pendant que j’assurais la projection, en 1982 lors de la Coupe du monde de foot. Je l’ai quitté pour arrêter les appareils, et quand je suis revenu, il était mort. »

Âgé de 63 ans, il espère célébrer les cent ans du cinéma, en 2028, avant de le transmettre, espère-t-il, à l’un de ses deux fils. Claude Lelouch qui habite plus haut dans la rue Tholozé, y fait halte, des fidèles viennent montrer à des amis provinciaux “leur” cinéma. « Montmartre est un village, je suis le cinéma du village ». Beaucoup d’habitués auront prononcé ce mot de Jean-Louis Trintignant que l’on garde en mémoire : « Je suis souvent venu. Je reviendrai ! »