L’Elysée Montmartre : retour d’un géant parisien

Détruit par un incendie en 2011, l’Elysée Montmartre revit. Il aura fallu cinq années de travaux, et le sacerdoce de passionnés pour ranimer la mythique salle du boulevard Rochechouart. Petite visite au son des derniers coups de marteau.

« Il y avait bal costumé, à l’Élysée Montmartre, ce soir-là. C’était à l’occasion de la Mi-Carême, et la foule entrait, comme l’eau dans une vanne d’écluse, dans le couloir illuminé qui conduit à la salle de danse. Le formidable appel de l’orchestre, éclatant comme un orage de musique, crevait les murs et le toit, se répandait sur le quartier, allait éveiller, par les rues et jusqu’au fond des maisons voisines, cet irrésistible désir de sauter, d’avoir chaud, de s’amuser, qui sommeille au fond de l’animal humain. » Et dire que nous avons failli perdre ce plaisir auquel Guy de Maupassant donnait toute sa poésie dans sa brève nouvelle Le Masque. L’Elysée Montmartre était un peu comme le fameux arbre de Marie-Antoinette que la tempête de 1999 avait abattu, ce genre de témoin silencieux qui a vu défiler l’histoire de France. Il faut remonter loin pour retrouver l’acte de naissance de la formidable salle : 1807. Cette année-là, Napoléon remporte difficilement la bataille d’Eylau, et les Parisiens se rejoignent sur une passion qui ne faiblira jamais : la danse. Si Maupassant toujours avide de joies troublantes fréquente cette adresse du quartier de Clichy, Emile Zola vêtu de son complet noir, vient repérer le lieu de perdition où son héroïne Nana fera, dans L’Assommoir, tourner la tête des messieurs par sa manière de montrer son « linge ».

Passion éternelle

 C’est là que sera popularisé, en 1882, le french cancan. Pendant deux siècles, des stars du spectacle comme Valentin le Désossé et son corps caoutchouc, la danseuse Grille d’Egout, nommée ainsi parce qu’elle avait une dentition pourrie, La Goulue, jusqu’à David Bowie établiront la renommée d’une scène à la fois illustre et coquine. Depuis longtemps, elle ne se trouve plus au ras du ruisseau et au milieu des bosquets comme la décrivirent les échotiers du XIXème siècle, et les planches de bois ont disparu.

     L’Elysée Montmartre a brûlé deux fois et a été reconstruit cinq fois. Le premier incendie dévasta la salle en 1900 ; le second, le 22 mars 2011, laissant, à la place de sa façade sculptée, un cadavre fumant comme si Maupassant et Emile Zola avaient été incinérés sous nos yeux. Nous pensions la salle morte, nous ne savions pas qu’elle était éternelle, que derrière sa terrible coque noircie, des passionnés s’activaient pour la ressusciter. TF1 s’est d’abord montré intéressé, avant de laisser la voie à l’équipe dirigeante du Trianon, l’autre salle prestigieuse située à quelques numéros sur le « Broadway » boulevard  Rochechouart.

Belle Epoque 

      Une façade de craie se dresse, presque comme un décor hollywoodien. Même le magasin Sympa, en bas, a retrouvé du style, avec son élégante devanture noire ornée de lettres dorées. Quand nous avons visité l’Elysée, les coups de marteau résonnaient, et les peintres appliquaient les ultimes retouches. L’équipe s’activait, à quelques jours du concert d’ouverture sold out, le 15 septembre. L’impression a tout de suite été bonne : un intérieur clair, doré. Un parquet brillant. « Nous avons tout rasé », raconte le copropriétaire Julien Labrousse (avec Abel Nahmias). « Après, la question s’est posée. Devait-on refaire à l’identique ? Pourquoi ne pas revenir  en arrière ? Nous sommes propriétaires du Trianon, un théâtre à  l’italienne un peu plus sombre. Nous voulions quelque chose de plus aéré, qui est l’origine de l’Elysée. » Ils ont voulu repartir de la Belle Epoque, et des premières structures ornementales métalliques, comme la Bibliothèque Sainte Geneviève, des architectes Henri Labrouste et Édouard-Jean Niermans à Eiffel. Aux photos, ils ont préféré les écrits, écumant la Bibliothèque Nationale. Ils ont trouvé ce recueil sur les cent premières années de l’Elysée Montmartre de Renée Grimaud et d’Anne Cauquetoux. Ils ont fait appel à des dessinateurs pour recréer en story-board la salle du rêve : le mécano de métal noir sous le plafond, la splendide porte vitrée imaginée par le scénographe Antoine Fontaine, et au-dessus de petites marches, le bar en bronze, recouvert de cupro-aluminium acheté dans une boutique d’aéronautique. Même s’il s’agit plus d’un décor comme ceux que l’on traverse à Las Vegas, l’illusion séduit. Il aura coûté huit millions d’euros, rassemblés en partie grâce à l’aide de la première banque européenne de « financement positif », Triodos. Cet établissement basé aux Pays-Bas subventionne tout ce qui sert la société (social, environnement et culture). « Cela n’a pas couté si cher car nous avons tous œuvré. Nous avons acheté le chêne du parquet dans le centre de la France, nous l’avons fait sécher. Nous avons mené des recherches sur Internet. » Le public naviguera entre deux mondes, un œil tourné vers les jupes de Nana, mais les oreilles ouvertes à notre adoration rock, électro, nomade… « Pourquoi l’Elysée Montmartre a-t-il survécu ? », s’interrogeait le Figaro à la fin du XIXème siècle. Parce qu’on y danse ? Peut-être tout simplement grâce à l’incroyable passion que la salle n’a cessé de susciter au fil de ses belles époques.