Les arpenteurs du bitume: Amateurs de marche urbaine

Alors que l’idée d’explorer la ville à pied était il y a peu marginale, elle se propage désormais au grand public, comme une réponse à la croissance galopante des mégapoles. Alors on chausse nos baskets pour une marche urbaine

Depuis quelques années, de petits groupes de plus en plus grands arpentent les villes à pied. Le mouvement a pris une ampleur inédite cette rentrée, avec plusieurs événements importants. Le week-end du 23 septembre, par exemple, s’est déroulée une grande marche dans le Grand Paris. Plus de 700 personnes ont cheminé, partiellement ou en entier, sur une « boucle d’un peu plus de 48 heures, 120 km, 11 relais, 9 sommets avalés, parmi lesquels le Mont Valérien (92) et la butte Pinson (95), 1 600 mètres de dénivelé, 5 départements traversés et 4,5 millions de calories brûlées », comme le raconte Vianney Delourme, président d’Enlarge Your Paris, média culturel du Grand Paris qui, avec deux associations de marche urbaines, A Travers Paris et Le Voyage Métropolitain, co-organisait l’événement. L’idée ? Préfigurer un sentier de randonnée, mais surtout, permettre de découvrir un territoire, visiter les coulisses inconnues de la ville et regarder celle-ci depuis ses poches de nature, et aussi marcher dans des endroits magnifiques qui seront peut-être, à l’échelle du Grand Paris, les « Montmartre ou les Belleville de demain ». Autre projet pédestre, moins gigantesque, plus pop, lui aussi porté par Enlarge Your Paris, et qui vient d’être choisi par les habitants du 12e arrondissement pour être soutenu par le budget de la Ville : un GR street art, c’est-à-dire un sentier de randonnée conçu pour les habitants et les passants par l’association et un collectif de street artistes de Vitry-sur-Seine. « Vitry est l’une des capitales mondiales du street art, estime Vianney Delourme, le 12e arrondissement est riche en la matière, et Arcueil aussi, on s’est dit qu’il y avait là un musée à ciel ouvert, pour que les gens puissent voir les œuvres, mais aussi pour proposer une balade sympa, et enfin créer un circuit, voir où il n’y a pas d’œuvres et faire travailler des artistes de façon à en créer 30 ou 40 nouvelles, en accord avec les mairies et les propriétaires. Il y aura un parcours normal et un autre pour les enfants et les familles. » Prometteur, surtout que l’autre grande ambition d’un tel projet, c’est « de casser le périph, que l’on enjambe deux fois pendant le parcours, et réaliser un projet culturel qui réunisse banlieue et Paris ». Le même week-end que la marche du Grand Paris, en septembre, l’artiste Charlie Fox en menait une de son côté dans le grand Londres, selon un hallucinant tracé en spirale, partant du ventre de la ville et tournoyant jusqu’à ses lointains faubourgs. « C’était un grand week-end pour la marche urbaine », s’enthousiasme Baptiste Lanaspèze, fondateur des éditions Wildproject, auteur, et concepteur d’un GR métropolitain dans Marseille qu’il a animé avec des artistes et qui est devenu, en 2013, un projet phare de Marseille capitale culturelle européenne. Depuis le succès de ce premier « sentier métropolitain », Lanaspèze et ses amis font partie de ceux qui propagent le phénomène : avec la Révolution de Paris, autre sentier pédestre, cette fois dans le Grand Paris en 2014, et un livre éponyme (avec Paul-Hervé Lavessière, géographe et urbaniste), et maintenant à Londres puisque c’est de l’événement marseillais que Charlie Fox s’est inspiré pour créer la spirale piétonne londonienne. 

Les explorateurs urbains de Londres passe sous le Green man Tunnel , © Counterproductions (Charlie Fox)

Hors des murs de la ville

Les marcheurs urbains se contentent rarement d’une ville “intra-muros”, ou d’un centre-ville : le Grand Paris, Marseille version XXL, Londres et ses faubourgs… Sans doute parce que les initiateurs de ce mouvement sont des penseurs de la ville : architectes, urbanistes, sociologues, historiens. Ils sont souvent à l’origine des associations de marcheurs, et leurs questionnements sont forcément ancrés dans le présent, et tournés vers le futur. « Nous, ce qui nous intéresse, précise par exemple Baptiste Lanaspèze, c’est d’explorer l’urbanité contemporaine, pas le Paris d’Haussmann mais les villes telles qu’elles sont aujourd’hui, qui ont souvent débordé de leur centre, ont explosé dans des zones moches, reléguées aux oubliettes, ou considérées comme dangereuses. Si on habite le centre de Marseille, on se dit que le nord est moche et dangereux, alors que ce sont des espaces qui se prêtent bien à l’exploration, qui sont peu connus, souvent spectaculaires, avec des industries, de grandes infrastructures, des choses assez belles sur le plan plastique… C’est pas la ville à papa. »

Les pionniers de ces explorations à pied, ce sont des artistes-urbanistes, un collectif italien du nom de Stalker qui est parti à l’assaut des faubourgs de Rome et de plusieurs villes d’Europe, dans les années 90. Ils ont alors posé des théories connues à l’époque par un tout petit nombre, comme l’idée de dériver dans la ville, d’arpenter les vides, de cartographier les lieux exclus par l’urbanisme galopant. Ces idées s’épanouissent depuis peu à plus grande échelle, car il faut le rappeler, l’idée de métropole du Grand Paris n’est vraiment née qu’après l’année 2010. Yves Clerget, fondateur d’une association pionnière, les promenades urbaines, est un autre défricheur, dès les années 90, de l’idée d’aider le public à construire un regard critique sur la ville en l’arpentant à pied avec des experts passionnés.

Mais le centre de la capitale, pour lui comme pour les promeneurs d’A Travers Paris, une association tenue par des étudiants en urbanisme, architecture, paysage, sociologie ou science politique, demeure une zone passionnante. À Travers Paris organise des marches auxquelles le grand public est convié pour « explorer des quartiers où il y a des mutations, des enjeux, qu’il s’agisse de gentrification ou de paupérisation. Il y a beaucoup de ces enjeux dans des quartiers périphériques, mais on revient aussi intra-muros, précise Gaëlle des Déserts, qui a longtemps fait partie du bureau de l’association. Par exemple, on propose un cycle sur les places parisiennes pour lesquelles la Mairie de Paris a lancé un appel à projet de réaménagement : Bastille, Gambetta, Nation, la Madeleine, le Panthéon, la place d’Italie et la place des Fêtes qui sont devenus des ronds-points géants alors que toute une vie gravite autour… » 

Mouvement Enlarge your Paris, ©Jean-Fabien Leclanche/Enlarge Your Paris

Et le grand public répond présent, comme en témoigne le succès de la marche et du GR street art. Sans doute cela accompagne-t-il naturellement le retour au local que l’on observe un peu partout, l’idée, aussi, d’un tourisme plus humain, plus éthique. « C’est assez addictif, justifie encore Baptiste Lanaspèze. Le soir, on rentre avec l’impression d’avoir fait un voyage extraordinaire, on a appris des milliards de trucs sur l’histoire d’un territoire, des communautés qui l’habitent, du pays, des zones d’ombre qu’on ne connaît pas, on a souvent noué des relations, en marchant, ou avec des habitants… Et puis, ce n’est pas cher, c’est démocratique. Pas la peine d’aller dans l’Himalaya si vous ne connaissez pas la première couronne ! » Ces marches, conclut ce passionné, « donnent un sentiment d’aventure énorme». Guy-Pierre Chomette a écrit le Piéton du Grand Paris, un livre qui raconte son voyage à pied autour de la capitale et évoque Panerai, un urbaniste : « Il disait qu’avant les transports, la ville était construite avec une règle tacite qui faisait que, de la périphérie au centre de la ville, on n’excédait pas une heure de marche. Ça a complètement explosé avec les transports. Beaucoup de gens me disent qu’ils ont perdu le sens de la ville, qu’elle leur échappe et que ça leur donne envie de retourner y marcher, pour s’en réapproprier l’espace. » À l’heure du Grand Paris Express, ce métro qui va relier les banlieues et créer des multitudes de nouveaux centres-ville, la tendance n’a sans doute pas fini de s’épanouir.

S’inscrire à des marches ou obtenir plus d’infos : www.enlargeyourparis.fr com , www.promenades-urbaines.com, www.atraversparis.com, www.levoyagemetropolitain.com