L’île Seguin se métamorphose

L’île Seguin, ancien fief des usines Renault, se redécouvre un destin entre les mains de grands entrepreneurs de la culture, de l’immobilier, des médias et du loisir. Première étape avec la Seine musicale.

« C’est une île qui vous met en partance, comme disait Jacques Brel ! » Jean-Luc Choplin, 67 ans, déborde d’énergie lorsqu’il évoque l’île Seguin, dont il dirige le paquebot amiral et inaugural : la Seine Musicale. Ce vaste complexe ouvert au printemps abrite une programmation peut-être encore plus éclectique que celle qu’il a imaginée au théâtre du Châtelet, qu’il a dirigé pendant dix ans. Avec la Seine Musicale, dont il a été nommé président du comité de programmation et de direction artistique, il dispose des 36 500 m2 d’un nouveau jouet Deluxe : la Grande Seine, une salle de 6000 places, façon Zénith, mais en plus intime, puisqu’elle permet depuis n’importe quel emplacement une sensation de proximité avec la scène. Dotée d’une acoustique de pointe, elle abrite un ravissant auditorium intimiste boisé et design de 1050 places destiné à accueillir des musiques non amplifiées ; une “rue”  intérieure, avec ses futurs boutiques et cafés, et de grandes et rentables expositions dont la première, Maria by Callas, à l’occasion des 40 ans de sa disparition, se tiendra dès la rentrée ; mais aussi des studios de musique à gradins gigognes, dont on peut voir l’activité depuis la “rue” ; sans compter les locaux qui accueillent, à l’année, l’académie du chanteur lyrique Philippe Jaroussky, gratuite, destinée à de jeunes talents à qui elle donne la chance de se confronter aux grands maîtres, ainsi que la maîtrise des Hauts-de-Seine et l’Insula Orchestra de la chef d’orchestre Laurence Equilbey, soutenue par le conseil général des Hauts-de-Seine et en résidence sur place. Une fine équipe, donc.

 

Un vaisseau culturel unique


L’île Seguin. © Laurent Blossier
 

Le modèle de financement de ce paquebot culturel n’est pas le plus répandu en France puisque la Seine musicale n’est pas un établissement culturel subventionné “classique” : si elle bénéficie d’un partenariat avec le Conseil général des Hauts-de-Seine, elle doit assurer son propre financement. Un exercice que Jean-Luc Choplin connaît bien pour l’avoir pratiqué au Châtelet. Ainsi la comédie musicale Un Américain à Paris, montée en coproduction avec des théâtres étrangers, et lauréate de plusieurs Tony Awards, qui s’est jouée à Broadway, à Londres et sera bientôt en tournée dans le monde entier, a déjà permis d’amortir l’investissement du Châtelet, qui touchera des royalties durant toute la période de son exploitation mondiale, probablement sur les dix prochaines années à venir. Un modèle que Choplin entend bien reproduire autant que possible en coproduction avec des partenaires du monde entier.

La programmation de Jean-Luc Choplin (voir encadré) est donc un savant mélange entre pointu et populaire, ambition artistique et têtes d’affiches, dont certaines – et cela fait partie des recettes envisagées – louent la salle. « Mais il faut bien les choisir pour rester cohérent avec la programmation », précise le directeur. Bob Dylan, qui a inauguré la Grande Seine, illustre bien l’esprit recherché.

À l’intérieur de ce paquebot imaginé par l’architecte japonais Shigeru Ban, avec le Français Jean de Gastines (on doit déjà au duo le Centre Pompidou Metz), dans les espaces communs qui relient les salles les unes aux autres, tout est vaste, généreux, clair, et une “rue” assure une circulation très fluide entre intérieur et extérieur, grâce à de grands accès vitrés. À l’extérieur, le bâtiment est austère, suivant le plan urbain de l’île dessiné par Jean Nouvel (dont les goûts récents ne sont pas exactement joyeux, comme le montre sa Philharmonie qui évoque très fortement, lorsqu’on la regarde de profil, le casque de Dark Vador), mais couronné par quelques goodies : recouvrant le toit de la Grande Seine, un jardin suspendu de presque un hectare où l’on peut se promener en admirant la rivière et ses rives, et lorsqu’on arrive sur l’île depuis Boulogne, au-dessus du parvis minéral et d’un monumental escalier, un immense écran ; et puis surtout, couronnant le paquebot, une voile géante recouverte de panneaux photovoltaïques, qui suit l’astre dans sa course, projetant dans le bâtiment des ombres différentes selon l’heure, et tournant lentement autour de son “nid”, une grande boule de bois et de verre dans laquelle se niche l’auditorium.

 

Et ça n’est pas fini…


La Seine musicale, signée des architectes Shigeru Ban et Jean de Gastines © Laurent Blossier
 

Alors que la Seine Musicale a déjà annoncé sa programmation jusqu’au mois de janvier 2018, le reste de l’île s’organise lentement autour de deux projets majeurs (dont les chantiers sont encore à venir) sous l’égide de deux grands patrons du secteur privé. Il y a d’abord, à l’extrémité en amont de l’île, le pôle culturel et artistique mais aussi hôtelier du groupe immobilier de luxe Emerige, dont le patron est Laurent Dumas, grand collectionneur d’art contemporain. Ce pôle, c’est d’abord un centre d’art et un multiplexe de huit salles desservies par une galerie donnant sur la Seine, conçu par le trio catalan de RCR Arquitectes (qui ont signé le très beau musée Soulages à Rodez) avec l’agence française Calq : traversé de part en part par des promenades et des accès, inondé de lumière par de vastes baies vitrées, et chapeauté d’un toit moderniste, sa programmation devrait être arty et internationale puisqu’elle sera confiée à Jérôme Sans qui, après avoir relancé le Palais de Tokyo en 1999 (avec Nicolas Bourriaud), a exercé ses talents curatoriaux en Chine puis pour le groupe Le Méridien et enfin pour le programme culturel du métro Grand Paris express, dont une station reliera justement l’île Seguin à l’ensemble du Grand Paris. Contigu à ce centre, Emerige a dessiné le projet d’un vaste hôtel premium, construit par Baumschlager Eberle, doté d’une piscine ou d’un spa et d’un restaurant jouissant d’une belle vue sur la Seine.

Un hôtel « tourné vers la création », annonce le projet, puisque chacune de ses 220 chambres abritera une œuvre d’art réalisée par un artiste de la scène française émergente, dans le cadre d’un programme du groupe Emerige qui a pour vocation de « participer au rayonnement des artistes français et du soutien à la jeune création ». En bref, plus que la Seine musicale, ce sont des acteurs privés qui sont au commande d’un projet à la fois commercial et culturel. Reste le centre de l’île, qui devrait accueillir à terme des bureaux mais aussi un grand jardin et un vaste ensemble sportif avec terrain de foot, piscine et salle multisport capable d’accueillir 3000 personnes. Du loisir à gogo donc, pour parachever le nouveau programme de l’île. Depuis l’abandon du projet de François Pinault, qui avait rêvé d’y installer sa collection d’art contemporain dans un musée dédié (il a finalement mis la main sur la Bourse de Commerce, en plein Paris), ce sont d’autres riches investisseurs qui se sont laissé séduire par l’îlot de l’Ouest parisien, en passe de devenir un endroit plutôt chic et dynamique.

Île Seguin, à Boulogne-Billancourt (92). M° Pont de Sèvres (sortie n° 1), T2 Brimborion ou Musée de Sèvres. Scène musicale ouverte (hors événements) du mardi au samedi, de 11 h à 19 h. Tél. : 01 74 34 54 00. www.laseinemusicale.com

 

Les dates à réserver à la Seine Musicale.


Compagnie Alvin Aley © Paul Kolnik

Jean-Luc Choplin ne s’est pas privé de programmer dans son nouveau navire quelques-uns des succès indétrônables qu’il a connus au Châtelet : ainsi la compagnie de danse moderne afro-américaine d’Alvin Ailey pour les Étés de la Danse, du 4 au 22 juillet, mais aussi de grandes comédies musicales façon Broadway, l’orchestre symphonique en plus, telle West Side Story (En clin d’œil à l’Ouest parisien dont la Seine devient un emblème culturel), du 12 octobre au 12 novembre. Dans la série comédie musicale, il convie aussi un de ces projets originaux dont il a le secret du 22 au 27 septembre : un Porgy and Bess de Gerschwin made in Cape Town, en Afrique du Sud. Il réinvite aussi ses complices artistiques, comme le fantasque chef d’orchestre et violoniste français Jean-Christophe Spinosi, qui proposera avec son ensemble Matheus un concert Du baroque au rock le 31 octobre, De Haendel à Hendrix ou, le 16 novembre, une “battle” de musique classique avec Alexei Utkine, chef d’un orchestre russe de légende. Il signera aussi, les 15 et 16 septembre, sa première collaboration avec Bartabas, qui “mettra en selle” le Requiem de Mozart sous la direction de Marc Minkowski : un ballet équestre qui pourrait faire date.

Et des légendes jazz ou disco, de Herbie Hancock (29 juin), Richard Galliano et Ron Carter (le 1er novembre) à Giorgio Moroder, dont Jean-Luc Choplin annonce qu’il s’inscrit dans une volonté de la Seine de devenir aussi un pôle électro, où il est question d’accueillir des pointures désormais patrimoniales comme Jeff Mills et des festivals dédiés, ou des rencontres inédites comme celle de la pianiste Vanessa Wagner et du musicien Murcof, le 4 novembre. Le maestro n’oublie pas la musique du monde, avec une soirée cap-verdienne et une autre réunionnaise, les surprises avec une soirée “classique et musette” ni, surtout, le classique, très représenté, d’abord avec les occupants de la maison (Insula Orchestra, Philippe Jaroussky, la maîtrise des Hauts-de-Seine…) mais aussi le pianiste Seong-Jin Cho, l’orchestre national d’Île-de-France, la maîtrise de Paris, l’orchestre du pôle supérieur Paris-Boulogne-Billancourt… Le grand public devrait enfin apprécier l’exposition-événement Maria By Callas, glamour à souhait, de septembre à décembre.