Quand l’édition marche au bonheur

Le bonheur est une affaire rentable si l’on en juge par le nombre d’ouvrages – essais ou romans – qui depuis quelques années l’affichent en couvertures et prononcent ce terme magique. Ces livres surfent sur les demandes inconscientes d’un public touché par la crise.

« À force d’aimer un livre, on finit par se dire qu’il vous aime. » Cette phrase a été prononcée par une personnalité littéraire d’après-guerre aujourd’hui oubliée, Nicole Vedrès. Cette romancière inventait sans le savoir le livre-copain, celui qui paraît avoir été écrit pour vous, rien que pour vous, fait office de maman, de meilleur ami, de nounou, de médecin, remplit à peu près toutes les fonctions possibles. Il joue un rôle essentiel dans un pays touché par la crise, champion de la consommation d’antidépresseurs. Jean Cocteau ne disait-il pas : « Les Français sont des Italiens de mauvaise humeur » ? Du haut de son perpétuel rocher battu par les flots, la mélancolie chère à Chateaubriand domine notre paysage. Il était donc tout naturel que la population finisse par chercher des territoires un peu plus rieurs, à travers ce « livre qui vous aime ». Elle l’a trouvé en 1997, en découvrant un sympathique missel, La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules. Un écrivain, Philippe Delerm, y proposait de simples réjouissances, facilement identifiables, des petits riens. L’automne dernier, ce même Philippe Delerm nous gratifiait de son Journal d’un homme heureux. « Vous n’y trouverez pas des commandements prétentieux, ni l’art de se rendre heureux en douze leçons, mais des suggestions, des évocations, des invitations, des astuces qui m’ont servi… et des questions. Ce n’est qu’ensemble, avec de nouvelles vagues de convertis à un peu plus de bonheur (…) que nous bâtirons la maison de la Belle Vie. » Précisons que l’auteur de ces lignes n’est pas Philippe Delerm mais Henri Pollès, auteur chez Gallimard, d’un autre Journal d’un homme heureux, datant de 1953. Comme quoi, cette envie ne date pas d’hier, mais elle se manifeste avec force aujourd’hui.

Quelqu’un à qui parler

L’édition nous offre du bonheur plein les yeux, et ça marche ! On ne compte plus les professeurs de bonheur, de Luc Ferry (Sept façons d’être heureux ou les Paradoxes du bonheur) à l’écrivain marin Olivier de Kersauson (Promenades en bord de mer et étonnements heureux) sorti il y a quelques mois. Cette attitude est due aux retours de deux fondamentaux dans la littérature, la religion et la philosophie qui intéressent les Français en quête de réponses face à un monde dangereux et incertain. L’une des plus belles surprises a été le succès de la revue Philosophie Magazine. Depuis son lancement en 2006, elle a su préserver un lectorat fidèle dans une presse, nous le savons, bien tourmentée. Sur sa couverture du mois de mars, elle pose d’ailleurs la seule question valable aujourd’hui : « Peut-on aller bien dans un monde qui va mal ? » Les écrivains y répondent favorablement. Les deux champions de la positive attitude, Frédéric Lenoir et le “Tibétain” Matthieu Ricard touchent le jackpot avec chacun de leurs livres. Le premier puise beaucoup dans cette thématique porteuse, auteur du Bonheur, un voyage philosophique (2013) et La Puissance de la joie (2015), quand le second, auteur de nombreux guides de sagesse bouddhiste, a été nommé par des scientifiques américains “l’homme le plus heureux du monde”. Comment s’étonner que ses conférences attirent la grande foule désireuse de comprendre le secret de cette humeur splendide. Leur expérience semble avoir embaumé une grande partie de la littérature devenue un terrain de méditation et de questionnements. Un romancier a compris tout le bénéfice qu’il pouvait tirer de cet état d’esprit solaire, Laurent Gounelle, dont les héros poursuivent cette quête, de l’Homme qui voulait être heureux (2008) au tout récent Et tu trouveras le trésor qui dort en toi. Le titre et l’idée parlent à chacun d’entre nousTout le monde pense qu’il a un trésor caché en lui, mais que personne – suprême injustice – ne le remarque. Le personnage, une athée, chemine vers une sorte de sérénité divine en aidant un prêtre à faire revenir les fidèles à l’église. Les ventes ont rapidement atteint les 200 000 exemplaires. Il fait écho à un autre livre, sorti il y a deux ans, et qui vient de dépasser les 500 000 exemplaires vendus, Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une (Eyrolles) de la primo romancière Raphaëlle Giordano. Il raconte la dérive d’une femme enlisée dans une vie routinière et qu’un “routinologue” sauve de sa misère morale en faisant renaître en elle la curiosité, l’envie, bref le bonheur. Raphaëlle Giordano a porté au sommet ce nouveau genre littéraire, celui du développement personnel. Il n’est pas inutile de rappeler le métier de cet auteur béni : psychologue et coach (une activité très à la mode en ce moment).  

« Au milieu de l’hiver… »

Les titres de ces romans pratiquent le tutoiement, comme s’ils étaient de bons copains ! Leur couverture offre un design coloré visant à renforcer cette impression de familiarité et de chaleur humaine. Le noir et les couleurs sombres sont bannis au profit du vert, du bleu, de l’orange. Celle du roman de Cyril Massarotto, Quelqu’un à qui parler, n’est pas très esthétique mais sans doute efficace. Les concepteurs graphiques de l’éditeur XO ont choisi un téléphone vintage orange, à cadran, posé sur une bête table en formica. « Le bonheur simple comme un coup de fil ? », pour reprendre une publicité. Habilement, l’auteur, révélé en 2008 avec Dieu est un pote à moi, évoque tout ce qui nous émeut, le sentiment de solitude, le retour vers l’enfance. Imaginez la scène : un homme de 35 ans, seul chez lui, le soir de son anniversaire, déprime devant des assiettes et des chaises vides qu’auraient dû occuper ses rares amis. Mais ils ont tous décliné son invitation au dernier moment. C’est alors qu’il se rappelle sa maison d’enfance, et surtout son ancien numéro de téléphone. Il décide d’appeler. Quelqu’un décroche. Un enfant lui répond.  Et pas n’importe quel enfant : c’est lui-même, âgé de dix ans ! Une conversation improbable s’engage et va le placer sur le chemin de la réussite. Pour écrire une histoire aussi farfelue, il faut mettre du cœur à l’ouvrage. Le fantastique – le pouvoir de rendre tout possible (qu’utilisent les champions des ventes Marc Levy et Guillaume Musso) – séduit.

Ce courant de “développement personnel” doit certainement son origine au romancier nietzschéen Albert Camus. C’est lui qui a propulsé la philosophie positive dans la littérature tout en la teintant d’absurde. « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible », écrit-il dans l’un de ses plus beaux textes, L’Été. Récemment, deux romanciers ont même réécrit son célèbre roman paru en 1942, L’Étranger, Kamel Daoud avec Meursault, contre-enquête, et le philosophe Charles Pépin, auteur d’un roman au titre conceptuel, La Joie. Son personnage affronte la maladie de sa mère, et s’il comprend vite que le bonheur lui est impossible, la joie ne le quitte pas, jusque dans les murs de la prison où un meurtre conduit ce petit frère de L’Etranger. Le héros de Camus n’était pas condamné à mort pour avoir tué un Arabe, mais parce qu’il avait exprimé un peu trop sa félicité après la mort de sa mère. Le lendemain de ses funérailles, il était allé voir un film de Fernandel ! Le bonheur semblait alors criminel. Il a été enfin dépénalisé. On a désormais le droit et le devoir d’y rêver.

Laurent Gounelle, Et tu trouveras le trésor qui dort en toi, Kero, 336 pages, 20,90 €.
Cyril Massarotto, Quelqu’un à qui parler, XO, 272 pages, 18,80 €.